6 Août 2023
« Dans sa vie de femme et dans ses relations avec les hommes, Marie-Antoinette a rêvé, espéré, imaginé, convoité, un lien idéalisé par la lecture des romans, l'empêchant toujours davantage de rejoindre la réalité d'une relation d'amour. »

Publié en 2019
Éditions Tallandier
384 pages
Résumé :
16 mai 1770. Marie-Antoinette épouse à Versailles celui qui deviendra Louis XVI. D'abord émerveillée par les fastes de la cour, la jeune dauphine se lasse rapidement des devoirs de sa charge. Pour fuir les contraintes imposées par l'étiquette, elle se retire dès qu'elle le peut en compagnie de quelques privilégiés, le cercle des favoris de la reine.
Alors que nul n'ignore ses déboires conjugaux, la reine est vue à Paris au bal de l'Opéra avec le comte d'Artois, à Versailles avec le beau Lauzun, volage et inconstant, avec le médisant baron de Besenval, le capricieux comte de Vaudreuil, le docile comte Esterhazy, ou encore le ténébreux comte de Fersen.
Loin de garder la réserve habituelle des reines de France, Marie-Antoinette entend vivre comme bon lui semble, malgré les fréquentes remontrances de l'impératrice Marie-Thérèse. Elle goûte par-dessus tout la joie de retrouver ses amis en des lieux fermés au reste de la cour, voués à l'intimité et au déclassement : « Ici, je ne suis pas la reine, je suis moi. »
A la cour comme à la ville, les rapports de Marie-Antoinette aux hommes font beaucoup jaser - ce qui n'empêche pas nombre de courtisans de briguer la place de favori dans son cœur. De Versailles à Trianon, les intrigues se nouent et se défont entre les candidats et leur soutiens, au gré des caprices de la reine.
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Quand l’archiduchesse Marie-Antoinette épouse le Dauphin de France Louis-Auguste en mai 1770, à l’âge de quinze ans, pour consolider la nouvelle alliance entre leurs deux pays, elle ne sait pas encore qu’elle va enterrer la monarchie avec elle, vingt-trois ans plus tard. Elle ne sait pas encore que la liesse populaire se transformera peu à peu en haine inextinguible, qui ne s’arrêtera pas même au pied de l’échafaud. Marie-Antoinette est probablement la reine de France la plus connue, celle sur laquelle on a le plus écrit, le plus extrapolé.
On pourrait donc considérer que tout a été dit, écrit sur elle. Comment passer, par exemple, après une somme comme celle de Simone Bertière (Marie-Antoinette l’insoumise) ou les travaux d’Evelyne Lever ?
Pourtant ici, Emmanuel de Valicourt analyse le règne de Marie-Antoinette à travers le prisme de sa vie privée et de son cercle, que certains ont appelé sa « coterie », dominée notamment par l'omniprésence d'une seule et même famille : les Polignac.
Jeune et instinctivement légère et immature, de surcroit mariée trop jeune et confrontée à un âge trop tendre à des exigences qui la dépassent, se heurtant à un époux peu démonstratif et à un impératif de maternité qu’elle ne peut satisfaire – sans être la seule responsable, bien sûr –, Marie-Antoinette s’étourdit dans les plaisirs faciles que lui offrent la cour de France, qu’elle découvre à quinze ans. Quatre ans plus tard, devenue reine, elle laisse libre court à ses caprices, ses fantaisies. Mais surtout, Marie-Antoinette est avide de liberté, que l’on refuse généralement aux reines, qui se doivent à leur pays. La conscience politique d’Anne d’Autriche, l’effacement terne de Marie-Thérèse d’Autriche ou de Marie Leszczynska, lui sont étrangers. Marie-Antoinette se sent oppressée en représentation, boude le « Grand Couvert » où elle doit manger devant les courtisans, s’effare du protocole raide qu’elle doit observer et qui est personnifié par sa dame d’honneur, Madame de Noailles, qu’elle surnomme d’ailleurs avec espièglerie « Madame l’Étiquette ».
Marie-Antoinette n’est pas foncièrement mauvaise. Est-elle le monstre de perversion, entretenant des relations adultères avec les hommes comme avec les femmes, se livrant à la pire des licences que les libelles de la fin des années 1780 puis de la Révolution vont mettre en scène ? Ni Messaline, ni sainte, il convient de situer Marie-Antoinette dans un prudent entre-deux, sans tomber dans les écueils inverses qui veulent où la réhabiliter au risque de brosser une hagiographie qui aurait tout autant de non-sens que le portrait le plus négatif.
C’est ce que fait ici Emmanuel de Valicourt en analysant la vie de la reine à travers ses favoris et notamment, ses favoris masculins. Car Marie-Antoinette ne se contente pas d’une cour exclusivement féminine et compassée, entourée de dames d’honneur nommées arbitrairement. Marie-Antoinette souhaite avoir un cercle choisi, d’amis proches d’elle selon son cœur. Lorsque Louis XVI lui offre en cadeau le Petit Trianon, la jeune reine nostalgique y recrée un lieu sécurisant loin de la pompe de Versailles, qu’elle appelle son « petit Vienne » et où elle ne souhaite recevoir que ceux qui seront expressément admis par elle. Petit à petit, celle que l’on n’a pas cessé d’appeler « l’Autrichienne » (car il ne faut pas oublier que le surnom péjoratif que l’on donnera à la reine pendant la Révolution n’est pas une nouveauté : il lui est donné dès avant son arrivée en France, dans le cercle des filles de Louis XV opposées à l’alliance avec Vienne), cristallise les haines et les rancœurs de ceux qui ne sont pas acceptés dans son cercle, ceux qui sont tenus à l’écart, ceux qui se sentent moqués injustement. La haine qui accompagnera les dernières années de la reine naît dans ces années fastes où la monarchie ne semble rien craindre encore, où la contestation n’est pas encore suffisamment forte ni assez violente pour mettre à bas le trône de France, plusieurs fois centenaire. En 1775, lorsqu’ils montent sur le trône, Marie-Antoinette et Louis XVI pensent-ils qu’ils vont creuser la tombe de la royauté française ? Probablement, non. Par leur comportement pourtant, ils y participent tous les deux. Louis XVI par effacement et manque de volonté, Marie-Antoinette par folie dispendieuse et parce qu’elle est avide de liberté.
Le petit Trianon à Versailles, domaine offert à Marie-Antoinette par Louis XVI et qu'elle appelle son Petit Vienne
Dans ce livre, l’auteur brosse d’abord le portrait de la reine et de sa « société », ce cercle de Trianon où Marie-Antoinette baisse le masque et peut se montrer telle qu’elle est vraiment. Ne dit-elle pas d’ailleurs qu’à Trianon elle n’est plus la reine mais juste elle-même ? S’offrant un luxe qu’on ne lui pardonne pas, elle devient une simple particulière évoluant dans son cercle d’amis, des personnes qu’elle aime selon son cœur, tout particulièrement distingués par elle. De ce cercle, on retient notamment la figure de Madame de Polignac, qui sera l’objet des faveurs les plus dispendieuses ainsi que sa famille et qui en profitera sans vergogne. Par le biais de cette jeune femme, Marie-Antoinette rencontre le comte de Vaudreuil, qui fera partie de son cercle mais ne sera pas à proprement parler un favori. Elle fera aussi la connaissance du baron de Besenval, d’origine suisse, beaucoup plus âgé et qui décide de s’instaurer guide de la jeune reine, en profitant pour la manipuler mine de rien. Il y aura aussi le duc de Lauzun, de grande noblesse mais qui se comportera avec maladresse avec la reine et se verra disgracié. On peut retenir aussi la figure du discret Esterhazy, avec lequel Marie-Antoinette partage des origines communes et surtout, la figure tutélaire d’Axel de Fersen, le beau Suédois pour lequel Marie-Antoinette éprouvera probablement un sentiment le plus proche d’un amour véritable – amour qui, contrairement à ce que les âmes romantiques ont parfois voulu voir comme un amour charnel, restera probablement au stade d’une amitié profonde qui prendra fin avec l’exécution du roi et de la reine en 1793.
Avoir des « favoris » quand on est reine ne veut pas dire avoir des amants. Mais, comme les célèbres favorites de Louis XIV ou de Louis XV, les favoris de Marie-Antoinette profitent d’avantages et de privilèges qu’ils n’auraient sûrement pas eus s’ils n’avaient pas été proches d’elle. Trop généreuse quand il s’agit de l’avancement de ses amis, Marie-Antoinette jette volontiers l’argent du royaume par les fenêtres ou se pique de faire et défaire les ministres, selon les conseils parfois fallacieux de sa coterie.
Peut-on réellement avoir des amis lorsqu’on est reine de France ? La sincérité de la relation n’est-elle pas fatalement gangrénée, à un moment donné, par l’avidité et l’ambition ? Il est clair que, loin de la servir, les amitiés nouées par Marie-Antoinette tout au long de son règne, la desserviront plus qu’autre chose. Lorsque la monarchie connaîtra ses premières difficultés, on sera tout disposé à le lui reprocher.
Si la forme du livre m’a donné le sentiment d’une inégalité générale – des chapitres sont plus intéressants que d’autres et se lisent avec plus de facilités –, dans l’ensemble, j’ai passé un bon moment avec cette lecture. Oui, je peux le dire, il est encore possible d’en apprendre sur un personnage historique sur lequel on a déjà beaucoup lu. Ici, on découvre Marie-Antoinette autrement, la reine s’efface au profit de ses favoris, dont l’auteur brosse une biographie rapide. Parfois, Marie-Antoinette apparaît même en second plan. Je crois que j’aurais préféré un propos plus thématique, plutôt qu’un livre découpé en chapitres, chacun de ces chapitres étant centré sur un personnage en particulier (le duc de Lauzun, le comte de Fersen, le comte Esterhazy etc) j’ai eu parfois l’impression de redites, ce qui est dommage. Pour autant, le propos est intéressant et nous offre l’image nuancée d’une reine de France avide de plaisirs certes mais aussi très seule, à la psychologie peut-être plus compliquée que ce qu’on a bien voulu en dire, compensant probablement un manque, celui d’un père perdu trop tôt et d’un mari selon son cœur.

Trois des favoris de la reine : le comte Axel de Fersen, le baron Pierre-Victor de Besenval et le comte Esterhazy
En Bref :
Les + : un point de vue intéressant, qui prend le parti de raconter Marie-Antoinette à travers ses favoris et notamment, ses favoris masculins. Dans l'ensemble c'est un essai historique réussi et intéressant, qui permet d'entrevoir la reine de France la plus célèbre autrement.
Les - : une lecture un peu inégale.
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