3 Septembre 2022
« J'avais appris ça en emmenant avec moi des touristes curieux. Ils voulaient découvrir des trésors sur la plage, ils voulaient voir des monstres, mais ils ne voulaient pas réfléchir à la façon dont ces monstres avaient vécu ni à quelle époque. Ça allait trop à l'encontre de l'idée qu'ils se faisaient du monde. »

Publié en 2009 en Angleterre
En 2011 en France (pour la présente édition)
Titre original : Remarkable Creatures
Éditions Folio
413 pages
Résumé :
« La foudre m'a frappée toute ma vie. Mais une seule fois pour de vrai. »
Dans les années 1810, à Lyme Regis, sur la côte du Dorset battue par les vents, Mary Anning découvre ses premiers fossiles et se passionne pour ces « prodigieuses créatures » dont l’existence remet en question toutes les théories sur la création du monde. Très vite, la jeune fille issue d’un milieu modeste se heurte à la communauté scientifique exclusivement composée d'hommes. Elle trouve une alliée en Elizabeth Philpot, vieille fille intelligente et acerbe qui l'accompagne dans ses explorations. Si leur amitié se double de rivalité, elle reste, face à l'hostilité générale, leur meilleure arme.
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Au début du XIXème siècle, Elizabeth Philpot et ses sœurs Louise et Margaret quittent Londres pour s’installer à Lyme Regis, petite ville de la côte sud de l’Angleterre. Bien loin de Bath ou Brighton, qui sont alors des stations balnéaires courues, Lyme est une petite ville qui vit essentiellement de la pêche et…de la chasse aux fossiles, appelés « curios ». En particulier, une famille, les Anning, dont la fille adolescente, Mary est en passe, en ces années 1810, de faire une découverte qui changera à jamais la manière d’appréhender le monde et son apparition.
Prodigieuses créatures n’est pas une découverte pour moi puisque j’ai lu ce roman il y a déjà plus de dix ans. Mais cette année j’ai eu envie de relire ce roman qui m’avait fait une très bonne impression à la première lecture.
Tracy Chevalier fait partie de mes autrices contemporaines préférées et ce, depuis longtemps : elle a un univers riche et très personnel qui me plaît beaucoup. Qu’elle invente la destinée de la jeune modèle du célèbre portrait La jeune fille à la perle, qu’elle parte à la rencontre de la famille commanditaire, au XVème siècle, de la tenture La dame à la licorne, des familles protestantes dans les Cévennes au moment des violentes répressions au XVIIème siècle ou encore qu’elle nous raconte le chemin de fer clandestin (dans La fugitive) ou la chasse aux séquoias en Californie au XIXème siècle (dans A l’orée du verger), elle déniche toujours un sujet qui fait mouche et qui sort de l’ordinaire. C’est ce que j’avais aimé dans Prodigieuses créatures et que j’avais envie de retrouver.
Une relecture est toujours un moment particulier : va-t-on aimer à nouveau et confirmer le premier ressenti positif ou, au contraire – parce que si nos goûts changent en permanence dans la vie, il en est de même pour nos lectures et un livre qu’on a pu aimer il y a dix ans ne va plus forcément nous correspondre – va-t-on être déçu ? J’avoue que, même si je n’ai jamais réellement été déçue avec Tracy Chevalier (hormis Le récital des Anges, qui ne m’avait pas emballée), j’avais une légère appréhension en démarrant cette lecture. Et puis…celle-ci s’est dissipée rapidement. Je me suis replongée dans ce roman comme si je ne l’avais jamais lu : c’était familier et, en même temps, je redécouvrais plein de passages que j’avais oubliés et que je retrouvais avec plaisir.
Prodigieuses créatures nous emmène en Angleterre au début du XIXème siècle : imaginez, les paysages des adaptations de Jane Austen, en pleine époque géorgienne. Nous sommes au bord de la Manche et les immenses falaises du Dorset surplombent les plages. Lyme Regis est une petite ville modeste où certaines familles arrondissent leurs fins de mois en revendant les fossiles retrouvés sur les plages ou dans les falaises : ammonites et autres animaux fossilisés refont surface et attisent la convoitise des collectionneurs.
![]()
Tableau représentant Mary Anning et son chien Tray
La jeune Mary Anning, douze ans, fille d’un modeste menuisier de Lyme Regis, a fait de cette chasse au trésor une véritable passion. Par tous les temps, elle écume les plages à la recherche du fossile qui changera sa vie. Elle ignore alors que celui-ci n’est pas loin. Un jour d’hiver, après une tempête, un pan de falaise se détache, libérant alors de sa gangue de pierre le museau d’un animal inconnu, que la jeune fille prendra dans un premier temps pour un crocodile…Ce que les scientifiques appelleront quelques années plus tard un ichtyosaure (le « poisson-lézard ») va révolutionner la paléontologie du XIXème siècle mais aussi remettre en cause et, après lui, les autres découvertes majeures, la conception très biblique et empreinte de religiosité que l’on a encore de la naissance du monde : si Dieu est à l’origine de tout, pourquoi a-t-il délibérément laissé mourir et disparaître des espèces créées par lui ? Et si le monde était bien plus vieux que ce que l’on pense et que l’Homme n'était pas si central que ça dans la vaste Histoire naturelle ? Aidée d’Elizabeth Philpot, elle aussi passionnée, Mary Anning entrera dans l’Histoire, non sans mal cela dit car elle cumule les « handicaps » : elle est une fille, de modeste extraction qui plus est et n’a aucune caution scientifique, malgré les connaissances solides que l’expérience lui a apportées. Aujourd’hui, Mary pourrait faire des études, aller à l’université, suivre des cours d’histoire naturelle, de paléontologie ou d’archéologie, elle serait forte aussi d’une connaissance scientifique antérieure qui a pris le pas sur la superstition religieuse et que l’on ne songe pas forcément à remettre en cause et soutenue par l’enseignement de professeurs spécialisés. Mais au XIXème siècle, la jeune fille n’est pas la mieux placée pour parler de science et, très vite, on va chercher à la déposséder de ses découvertes. Les hommes, parce qu’elle n’est qu’une femme ; les plus riches, parce qu’elle est pauvre et a besoin d’argent pour faire subsister sa famille ; les scientifiques parce qu’imbus de leurs connaissances, ils ne sont pas prêts à laisser une découverte d’une telle ampleur entre les mains d’une simple femme sans éducation ; les religieux, parce que les fossiles mis au jour par Mary représentent un danger pour les discours qu’ils défendent. Et pourtant, à force de ténacité et parce que certains spécialistes, moins bornés et plus ouverts l’ont soutenue (notamment William Buckland), Mary sera admise comme membre honoraire de la Société géologique de Londres en 1846.
Aujourd’hui considérée comme une spécialiste incontournable de la paléontologie des vertébrés, Mary Anning a eu la chance de ne pas disparaître des livres d’Histoire et son nom a traversé le temps pour nous parvenir : née vers 1800, morte en 1847, son nom est encore attaché aujourd’hui à la découverte de l’ichtyosaure, un vertébré tétrapode qui a vécu au Trias inférieur et au Crétacé supérieur avant de disparaître il y a environ 90 millions d’années. Mais Mary est aussi à l’origine de la mise au jour du plésiosaure, grand vertébré aquatique qui vivait au Mésozoïque et trouvera en 1828 le fossile bien conservé d’un dinosaure volant, un ptérodactyle. Quant à Elizabeth Philpot, si un musée porte encore son nom en Angleterre, sa renommée n’a pas traversé la Manche et elle est peu connue en France.
Pourtant, tous les personnages – ou presque – qui jalonnent ce roman ont existé, même le chien Tray qui accompagnait fidèlement Mary dans ses expéditions et disparaîtra dans l’éboulement soudain d’une falaise. Cela donne à Prodigieuses créatures une véritable authenticité, sublimée qui plus est par le style inimitable de l’autrice, qui nous fait ressentir subtilement l’ambiance de Lyme Regis (vraiment, j’ai eu souvent l’impression de me retrouver dans un Jane Austen), le froid ou la chaleur sur les plages quand, courbée toute une journée, le nez au sol ou sondant les falaises, Mary travaille d’arrache-pied, toujours mue par l’envie de trouver quelque chose de mieux, de plus beau, de plus gigantesque. Alternant le récit entre Elizabeth et Mary, l’autrice nous donne à lire un roman rythmé, dense sans être une brique, dans lequel elle a pris des libertés historiques sans que cela ne soit pour autant incohérent ou illogique.
Je me suis délectée de cette relecture et je me demande même si elle ne fut pas meilleure que la première lecture, qui avait déjà été excellente. Une chose est sûre, c’est qu’elle aura conforté le sentiment que je nourris pour l’œuvre de Tracy Chevalier. J’espère qu’elle nous régalera encore de nombreuses années de ces récits romanesques empreints d’Histoire et qui nous font toujours découvrir des univers originaux loin des sujets convenus et rebattus.
Un conseil : lisez ou relisez Tracy Chevalier. C’est la promesse d’un moment suspendu dans le temps et d’un vrai voyage.
Le fossile d'ichtyosaure découvert par Mary Anning au début des années 1810
En Bref :
Les + : un roman subtilement écrit, dense, riche et cohérent. On voyage dans le temps et on a l'impression de toucher du doigt les falaises déchiquetées du Dorset, dans le sillage de Mary Anning.
Les - : aucun point négatif à soulever.
LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle
Découvrez mon avis sur d'autres romans de Tracy Chevalier :
- La dernière fugitive, qui nous emmène dans les étendues sauvages de l'Amérique du XIXème... La jeune Honor va devoir se battre contre les opinions rigoristes de sa belle-famille afin de sauver des vies.
- A l'orée du verger, peut-être le roman le plus étrange de l'autrice...