21 Décembre 2016
« Mademoiselle Bertin est une alchimiste de la mode. »
Publié en 2010
Editions Perrin, en partenariat avec Le Château de Versailles (collection Les Métiers de Versailles)
178 pages
Résumé :
Comment une jeune Picarde, inconnue et sans relation, est-elle devenue l'oreille, l’œil et le conseil de la reine de France Marie-Antoinette et, dans son sillage, de toute l'aristocratie féminine de son temps ? Le talent et l'intelligence alliés à une extraordinaire créativité expliquent cette spectaculaire ascension sociale que nous raconte avec talent Michelle Sapori. Si étonnant soit-il au pays de l'élégance et de la mode, aucune véritable biographie n'avait été consacrée à « Mademoiselle Bertin » , ainsi que l'appelaient ses contemporains. En sapant les bases de l'Ancien Régime vestimentaire, en substituant aux robes à panier une mode légère, fluide et confortable qui triomphera complètement sous l'Empire, en développant les accessoires - chapeaux et gants -, Rose Bertin a inventé une nouvelle garde-robe. Avec trente ouvrières salariées, de multiples fournisseurs et sous-traitants, son magasin le « Grand Mogol » situé près du Palais-Royal, au cœur de Paris, recevait une clientèle prestigieuse et exigeante, avec laquelle Rose Bertin entretenait des rapports ambigus, oscillant entre soumission et insolence. Nommée à la tête de la toute nouvelle corporation féminine des marchandes de modes, l' « enjoliveuse » , qualifiée aussi de « ministre femelle » ou de « mauvais génie » de Marie-Antoinette, doit émigrer à la Révolution. Restée célibataire, cette femme hors du commun, au caractère bien trempé, revient après Thermidor pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être. A sa mort en 1813, Rose Bertin est déjà entrée dans la légende, aux couleurs vives et contrastées.
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Cette collection des éditions Perrin, Les Métiers de Versailles -en partenariat avec le Château d'ailleurs-, nous permet de découvrir ce site emblématique de la royauté française grâce aux métiers qui y gravitent.
Avec ce livre, Michelle Sapori se propose de nous faire découvrir le métier de couturière de la reine, au travers du nom le plus important, le plus symbolique : Rose Bertin, celle qu'on surnommera de son vivant Ministre des Modes.
Née en 1747 à Abbeville, la future modiste de Marie-Antoinette est issue du peuple, comme une autre grande dame de ce temps, Madame du Barry née en Lorraine en 1743. Fille d'un officier de la maréchaussée qui meurt alors qu'elle n'a que six ans, celle qui s'appelle encore Marie-Jeanne -le prénom de Rose ne lui sera donné qu'au XIXème siècle, de manière posthume- restera jusqu'à l'âge de dix-neuf ans dans sa ville natale, où elle reçoit une éducation relativement soignée. Région où le textile est roi, la Picardie accueille, à Abbeville justement, les célèbres manufactures Van Robais où la petite Rose fera son apprentissage, comme bien d'autres jeunes filles de sa région. Elle aura la chance de se distinguer, de tirer son épingle du jeu en gagnant la capitale où elle sera tour à tour employée puis employeuse. Novatrice, elle jette notamment les bases de la haute couture française.
Fournissant d'abord la duchesse de Chartres -future duchesse d'Orléans et mère de Louis-Philippe- qui la fait connaître, très vite, son nom ne sera plus associé qu'à celui de Marie-Antoinette, grande amatrice de mode et qui commande chaque mois bien des accessoires et des tenues, ainsi que des coiffures au Grand Mogol, le magasin parisien de sa modiste, magasin qui préfigure d'ailleurs ce qui va apparaître au siècle suivant : le concept du grand magasin. On connaît les robes simples que la reine se plut à porter, un simple chapeau fleuri sur la tête, des robes blanches, amples et mousseuses mettant son corps en valeur... Après les extravagances des débuts du règne, comme les poufs, très vite, la mode de Rose Bertin, en étroite collaboration avec sa souveraine, se caractérise et s’émancipe de la robe à la française qui faisait force de loi jusque là. Ce qui, aujourd'hui, nous apparaît la qualité principale d'un vêtement, à savoir le confort, n'allait pas de soi à l'époque. Rose Bertin préfigure donc cette mode en pleins changements à l'époque et dont les codes, peu à peu, vont se préciser au fil des ans. En son temps, elle fut donc assurément novatrice, apportant un regard jeune et neuf et plein d'influences diverses. Reine des modistes et modiste des reines, fournissant la Cour de France mais aussi celles de Russie, de Suède, de Danemark, d'Angleterre, la petite picarde eut bien raison de croire en sa bonne étoile.
Pour autant, le monde de la mode n'était pas plus de tout repos qu'il ne l'est aujourd'hui et, que l'on soit modiste de la reine et surnommée Ministre des Modes n'y changeait rien ! La mode est une sphère de concurrence redoutables où l'on doit batailler ferme pour garder le cap. Sans cesse novatrice, anticipant les modes, Rose Bertin eut là-dessus un avantage considérable sur ses adversaires, avantage qui lui permit de rester toujours à la première place.
Si elle fut moderne et en avance sur son temps en ce qui concerne la toilette, Rose, de part son métier, le fut aussi dans sa vie privée et se démarque assurément de ses consœurs, pas encore complètement émancipées de leur éducation chrétienne un peu corsetée et des traditions séculaires qui régissaient la famille.

Une robe typique de la fin du XVIIIème siècle
La corporation des modistes est essentiellement féminine...en autorisant les femmes à exercer ce métier en 1675, Louis XIV a, peut-être sans y penser, participé à modifier petit à petit le statut de la femme dans la société d'Ancien Régime. N'allons pas trop vite en besogne cependant, car il faudra tout de même attendre les lendemains de la Première Guerre Mondiale pour que le monde du travail soit accessible plus largement aux femmes et surtout, dans des domaines où on ne les attend pas forcément.
Pour autant, Rose et ses collègues modistes appartiennent finalement à une classe à part en ce XVIIIème siècle bien paradoxal. Par exemple, Rose privilégiera son métier et sa place éminente auprès de la souveraine au détriment d'une vie de famille, d’épouse et de mère. Rose ne se mariera pas et n'aura pas d'enfants. Si aujourd'hui le célibat est accepté ou du moins ne paraît pas incongru il n'en allait pas de même au XVIIIème siècle où le mariage et la maternité restent encore l'accomplissement majeur de bien des femmes. Rose est une femme d'affaires, une créatrice certes, une artiste, pourrait-on dire, bien plus qu'une simple couturière en tous cas, qui emploie un nombre assez important de personnes, envoie des commandes un peu partout en Europe et, de surcroît, fournit la reine de France ce qui n'est pas rien ! On peut donc dire qu'elle est un personnage assez atypique et presque décalé en sa propre époque ! Il est sûr en tous cas que tous ces éléments font de la Ministre des Modes de Marie-Antoinette un personnage vraiment intéressant et qui peut même nous en apprendre beaucoup sur une époque. Elle continuera de fournir la souveraine jusqu'en 1792, bien que les factures aient, on s'en doute, considérablement baissé. Contrairement à d'autres serviteurs royaux, Rose s'en sortira assez bien, traversant, et son magasin avec elle, la période révolutionnaire sans trop d'encombres, notamment parce qu'elle ne se trouve pas en France au moment de la Terreur. Après le 9-Thermidor, et les débuts du Directoire, la Révolution prend une autre tournure et Merveilleuses et Incroyables donnent le la, apportant un souffle nouveau à la mode. Mais déjà à cette époque, le vent a tourné pour mademoiselle Bertin. Elle habille bien encore, parfois, la fameuse Theresa Cabarrus, madame Tallien, chef de file des Merveilleuses. Mais la fin de la monarchie signe aussi la fin du monopole de Rose Bertin, qui ne peut plus jouir comme avant de la ronflante appellation de Marchandes des Modes de la Reine. Elle n'est plus une instigatrice, celle qui va lancer une mode et la pérenniser... désormais, les succès des marchands de modes sont aussi fulgurants qu'éphémères et c'est essentiellement grâce à sa clientèle étrangère que Rose pourra continuer d'exercer sa profession. L'Empire marquera définitivement la fin de sa pratique et est remplacée, auprès de la nouvelle souveraine, par Leroy, qui sera désormais le créateur des robes de Joséphine : le monopole de la mode passe alors de la sphère féminine quasi exclusive à la sphère masculine, comme c'est encore le cas aujourd'hui, la plupart des grands couturiers étant des hommes. Rose Bertin meurt le 22 septembre 1813, à l'âge de soixante-six ans. Elle meurt le jour anniversaire de la proclamation de la République et six mois avant la Restauration.
Michelle Sapori est historienne et a réalisé pas mal de travaux sur Rose, qui fut même l'objet de sa thèse. Résumer la vie du personnage en moins de 200 pages est relativement synthétique mais j'ai eu l'impression que tout y était, en tous cas, je ressors de cette lecture satisfaite et avec un apport certains de connaissance sur le monde du travail et de l'industrie du textile en ce siècle finissant, si proche de nous et si lointain en même temps. Le livre contient deux petits dossiers d'illustrations qui nous permettent d'avoir un aperçu des créations, robes et chapeaux, de Rose Bertin et de mettre une image sur les noms fantaisistes ou exotiques de ses créations. Malheureusement, si on possède encore des tenues de Joséphine, par exemple, précieusement conservées à la Malmaison, il ne nous reste rien de tangible concernant Marie-Antoinette. Hormis les robes commandées après la naissance de sa fille et qui étaient destinées à l'habillement de la Vierge et de l'Enfant Jésus d'une église abbevilloise, travail réalisé par mademoiselle Bertin, les tenues de la reine ne sont pas parvenues jusqu'à nous. Ces dossiers illustrés sont donc les bienvenus. Hormis cela, rien à dire de plus. Le livre est intéressant et parlera certainement à tous les amoureux du XVIIIème siècle ou de Marie-Antoinette. Cette biographie de sa modiste permet d'appréhender son époque d'une autre manière, tout à fait convaincante. Une lecture qui m'a très agréablement surprise mais assurément convaincue !

Détail des tissus d'une robe de 1780 conservée à l'Ontario Museum est attribuée à Rose Bertin.
En Bref :
Les + : un aperçu synthétique mais intéressant de la vie de Rose Bertin ; les petits dossiers illustrés vraiment bienvenus.
Les - : mais aucun !