• Amours ; Léonor de Récondo

    « De la vie, on ne garde que quelques étreintes fugaces et la lumière d'un paysage. »

    Amours ; Léonor de Récondo

    Publié en 2016

    Editions Points

    216 pages

    Amours ; Léonor de Récondo

    Résumé :

    Tandis que son épouse dort paisiblement, Anselme le notaire abuse de Céleste, la jeune bonne, qui tombe enceinte. Pour sauver l’honneur de tous, Victoire décide d’adopter l’enfant. Mais elle n’a pas la fibre maternelle, et le nouveau-né dépérit. En cachette, Céleste va tendrement prendre soin de son petit. Une nuit, Victoire les rejoint dans la chambre sous les combles…

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    En 1908, quelque part en Touraine, la maison du notaire Anselme de Boisvaillant est une maison bourgeoise comme il y'en a tant. Une solide maison de tuffeau surmontée d'un toit d'ardoises grises, sise dans le village fictif de Saint-Ferreux-sur-Cher. Une maison où cohabitent les serviteurs, deux bonnes et un cocher et le couple de maîtres, Anselme et sa jeune épouse, Victoire. Un duo, entre lequel n'est jamais venu se glisser aucun enfant, une absence qui gangrène petit à petit le ménage... Victoire ne dit rien mais elle est minée par cette stérilité qu'on lui reproche et qu'on lui impute, parfois à mots couverts, parfois plus brutalement. Et pendant ce temps, Anselme couche avec la bonne, Céleste. Ou plutôt, pendant ce temps, Anselme viole la bonne, car dans cette relation n'entre aucune notion de désir, de plaisir et encore moins de consentement.
    Et Céleste tombe enceinte... Elle ne sera pas la première ni la dernière domestique à mettre au monde un enfant du maître. Mais comme le couple Boisvaillant n'a pas d'enfant, Victoire décide d'adopter le bébé et de le faire passer pour sien. Seulement la jeune femme n'a pas la fibre maternelle et elle peine à s'attacher à cet enfant qui n'est pas né d'elle et le petit dépérit. Alors, une nuit, la jeune Céleste descend de sa soupente jusque dans la chambre de Victoire et y reprend son bébé. Une autre nuit, Victoire se réveille et découvre le nourrisson avec sa mère. Commence alors une relation étrange et feutrée entre les deux jeunes femmes, entre lesquelles le petit Adrien devient un trait d'union. Une relation où les différences sociales, les différences de statut n'ont plus cours, où chacune comble ses carences affectives comme elle peut et se console de ses blessures et de ses désillusions : Céleste d'avoir été une parmi d'autres dans une famille modeste qui n'a pas le temps d'élever ses enfants, Victoire d'avoir été mariée à un homme qu'elle n'aime pas et de ne pas trouver dans son couple le bonheur, la stabilité et l'affection dont elle a désespérément besoin.
    Dans ce roman, j'ai retrouvé ce que j'avais aimé dans Pietra Viva, le premier livre de Léonor de Récondo que j'ai lu en 2013 : la pureté sincère et sans tapage d'un style de qualité, sa douceur aussi. S'il y'a bien une chose que l'on peut porter au crédit de Léonor de Récondo, c'est qu'elle écrit très bien et fait partie de ces auteurs qui ont une manière bien à eux mais en même temps extrêmement parlante, d'analyser les êtres et la société. Je me suis délectée de ce roman, peut-être avant même l'histoire, pour son style, la manière dont son auteure l'a amené, pour ce qu'elle en a fait... Il y'a du madame Bovary dans ce roman, il y'a de la beauté, et quelque chose de plus sale aussi, de plus vil. En lisant ce roman, j'ai parfois eu comme un sentiment de déréliction, comme si le monde bourgeois personnifié par les Boisvaillant dans ce roman était en train de doucement tomber en lambeaux, comme si, à six ans du grand bouleversement que représentera la Première guerre mondiale, déjà, tout un monde était en train de changer et de disparaître, comme si la solide maison de tuffeau derrière les murs de laquelle se déroule toute l'histoire n'était déjà plus rien, qu'une façade abandonnée. Finalement, malgré l'arrivée d'un enfant, un amour naissant, j'ai toujours eu l'impression au cours de ma lecture, qu'un relent de pessimisme et de malheur flottait au dessus des personnages, une impression qu'ils sont tous condamnés, d'une certaine manière : au silence, à l'indifférence, aux non-dits, aux questionnements sans réponse.
    La prouesse de Léonor de Récondo, c'est d'avoir réussi à placer tous ses personnages sur un pied d'égalité : pas social ou intellectuel, non. Mais une égalité dans leur humanité même et dans l'attachement que chacun va faire naître chez le lecteur. Même Anselme, on ne peut le détester... Car on sent chez lui une extrême détresse, une blessure terrifiante, comme on ne peut détester Victoire, pas toujours très aimable mais marquée elle aussi par des déceptions et des attentes non formulées. Oui, j'ai vraiment retrouvé en elle une Emma Bovary : et l'attachement que j'ai eu pour l'héroïne de Flaubert, je l'ai transposé sur Victoire, que j'ai considérée avec amitié, compréhension et parfois un peu de pitié.
    Comme Pietra Viva, Amours n'est pas un roman comme les autres. Le premier, qui avait pour héros Michel-Ange, n'était pas vraiment un roman historique, du moins ce n'est pas comme ça que je l'avais perçu, même si Léonor de Récondo nous baladait dans l'Italie du XVIème siècle. Il y'avait quelque chose d'autre qui faisait de cette histoire quelque chose de bien plus universel qu'un simple roman historique. Il y'avait autre chose, voilà. Quoi, je ne sais pas, mais il y'avait autre chose. Et j'ai retrouvé ça dans Amours. Certes, l'auteure situe son intrigue au début du XXème siècle, donc il y'a quand même un aspect historique dans ce roman mais ce n'est au final pas ce qui compte le plus. Ce qui compte, c'est l'histoire qui se trame derrière les murs de l'étude Boisvaillant, cette histoire profondément humaine et universelle qui unit ces êtres là à tel moment mais pourrait en unir d'autres à différentes époques. L'histoire est cela dit marquée par des convenances et des conventions peut-être un peu surannées pour notre époque mais qui caractérisent bien les années 1900, entre tradition et modernité, dans une société encore trop bien-pensante et volontiers accusatrice.
    Amours est un roman court et que l'on ne voit d'ailleurs pas passer, mais je crois qu'il n'en aurait pas fallu plus. L'intérêt de ce roman réside aussi dans sa brièveté, je crois. Plus de pages l'auraient peut-être rendu moins intense, son intrigue en aurait été diluée. Je me suis plongée avec délicatesse et j'ai aimé cette histoire... Sans réellement m'identifier aux personnages, je les ai aimés et je crois que je les ai compris. Moi aussi, pendant ces quelques pages, j'ai été une habitante de la maison, invisible et silencieuse, qui a regardé les autres se débattre dans leur vie. Chacun a ses problèmes, sa conscience, ses questionnements. Une vie ne s'écoule jamais sans heurts. Même dans les romans. Même chez les bourgeois où l'on apprend à corseter les sentiments et les mots comme les femmes corsètent leur poitrine et leur taille fine.
    Amours est un roman peut-être plein de douceur mais aussi plein de mots tus et de rendez-vous ratés. Amours est le roman des sentiments, maternels, conjugaux, familiaux, amicaux. Mais il est aussi plus que ça, il porte en lui beaucoup d'émotion. Léonor de Récondo a le talent d'avoir restitué tout ça en quelques deux cents pages. Pour s'en rendre compte, il faut le lire, tout simplement.

    En Bref :

    Les + : un roman doux et touchant, de toute beauté, une belle expression de sentiments profondément humains.
    Les - :
    Aucun.


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