• Correspondance ; Héloïse d'Argenteuil et Pierre Abélard

    « Car mon coeur n'était plus avec moi, mais avec toi. Et si, aujourd'hui, plus que jamais, il n'est pas avec toi, il est nulle part. »

    Correspondance ; Héloïse d'Argenteuil et Pierre Abélard

    Publié en 2000

    Date de publication originale : 1875

    Editions Folio (Collection Classique)

    444 pages

    Résumé :

    Figures emblématiques de la Renaissance du XIIe siècle, Héloïse et Abélard sont bien de leur époque, marquée par une grande ferveur, un appétit nouveau de savoir et de débattre et, surtout, le goût de la liberté. Cependant leur singularité, source de tous les malheurs, en fait aussi un modèle d'époux s'aimant d'un impossible amour. De l'Histoire de mes malheurs aux règles monastiques données à l'abbesse du Paraclet, on mesure le chemin parcouru par cette extraordinaire et théâtrale histoire d'amour, élevée au rang de mythe.
    De l'amour humain le plus brûlant à l'amour pour Dieu le plus épuré, c'est l'itinéraire entier de deux amants célèbres qui, contrairement aux autres éditions où l'on se limite aux lettres d'amour, est ici publié. Car il y'a dans ces textes un double document : sur la passion et le couple, sur la vie des ordres religieux, encore à la recherche de leur règle.  

    Ma Note : ★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Quand j'ai créé le challenge des douze thèmes en décembre dernier, le thème du mois de février m'est venu tout de suite : ce serait un thème ayant un rapport avec l'amour, mois de la Saint-Valentin oblige.
    De là, très vite aussi, a découlé mon choix de lecture : ce serait la Correspondance d'Héloïse et Abélard. Ce livre dort dans ma PAL depuis longtemps et surtout, quel autre couple personnifie mieux l'amour qu'eux ? Roméo et Juliette ? Tristan et Yseult ? Pyrame et Thisbé ? C'est vrai que ce sont de belles histoires... mais elles sont fictives. L'histoire d'Héloïse et Abélard, elle, est bien réelle et c'est ce qui, à mon sens, fait toute sa force. C'est pour ça aussi, je crois, qu'on parvient tant à s'identifier aux personnages et qu'aujourd'hui encore ils nous intéressent alors qu'ils ont vécu à neuf-cents ans de nous.
    Soyons clairs, malgré mon grand intérêt pour les personnages, ravivé certainement depuis ma lecture en 2014 du sublime roman d'Antoine Audouard, Adieu mon Unique -dont le titre est d'ailleurs issu d'une lettre d'Héloïse qu'elle termine avec ces mots-, javais un peur de me lancer dans cette lecture parce que je savais que, malgré la haute dimension romantique des personnages, ce n'était pas des lettres d'amour que j'allais y trouver ! Et j'ai bien retrouvé, effectivement, cette dimension très religieuse et spirituelle que je pressentais, sans qu'elle me gêne plus que ça, au final, malgré son omniprésence. Pas gênée non plus par le style, qui me faisait peur : nous sommes en présence d'une oeuvre originellement écrite en latin et traduite au XIXème siècle par Octave Gréard avant d'être revue, il y'a quelques dizaines d'années, par Edouard Bouyé -qui est archiviste paléographe de formation-, qui présente ladite correspondance. Le style est donc fluide et facile d'accès : je vous rassure, cette correspondance n'est pas écrite en vieux français un peu barbare mais en une langue tout à fait abordable pour nous, lecteurs du XXIème siècle.
    Cette correspondance démarre avec l'Histoire des Malheurs d'Abélard à un ami, sorte de petite autobiographie dans laquelle l'auteure relate brièvement son enfance puis sa vie d'enseignant à Paris et enfin les bouleversements qu'entraîneront sa rencontre et sa liaison avec la jolie Héloïse. Cette lettre tombe entre les mains de la jeune femme qui est alors à la tête de la petite communauté du Paraclet, fondée quelques années auparavant par Abélard lui-même et qu'il mit à disposition des moniales d'Argenteuil, persécutées par l'abbé Suger. De là va alors s'ouvrir une longue correspondance entre les deux anciens amants, correspond toute spirituelle mais dans laquelle, surtout chez Héloïse, transparaissent les restes de leur ancienne passion. (« Et cependant, toi perdu, que me reste-t-il ? Quelle raison aurai-je de prolonger un pèlerinage où je n'ai de remède que toi, où je n'ai d'autre bonheur que de savoir que tu vis, puisque tout autre plaisir de toi m'est interdit et qu'il ne m'ait même pas permis de jouir de ta présence, qui parfois du moins pourrait me rendre à moi-même ? » ).
    J'ai parfois eu l'impression de lire une correspondance entre un directeur de conscience et sa pénitente, comme si après s'être aimés, Héloïse et Abélard devenaient conseillée et conseilleur. L'ancienne élève se réfugie à nouveau dans la science et l'expérience de son maître plus âgé pour faire fructifier la communauté qu'on lui a confiée et dissiper ses doutes quant à sa capacité et sa légitimité.
    En ce qui concerne l'érudition, cependant, Héloïse n'a rien à envier à Abélard, considéré, plusieurs années auparavant comme l'un des écolâtres les plus réputés de Paris. On comprend, en la lisant, pourquoi les historiens la placent dans le panthéon des femmes savantes du Moyen Âge. Héloïse est une intellectuelle, une jeune femme qui a certainement toujours présenté des dispositions pour l'étude mais continue sans cesse d'apprendre et n'hésite pas à questionner, à demander des éclaircissements lorsqu'elle estime que ses connaissances ne sont pas complètes. On ne peut, nous lecteurs contemporains, rester que pantois et assez admiratifs, je dois dire, de cette femme jeune mais aussi instruite à une époque où cela n'allait pas de soi. Chose étrange que j'ai remarquée -enfin, étrange...étrange pour nous, lectrices du XXIème siècle- cependant, cette instruction ne va pas dans le sens de l'émancipation chez Héloïse, au contraire : en cela la jeune femme reste bien de son époque et gardons-nous d'ailleurs de la regarder à travers un prisme trop contemporain. Et si on peut la considérer en avance sur son temps parce qu'elle maîtrisait son corps, son plaisir, son choix de procréer ou non et parce qu'elle étudia assez précisément les textes et fut une femme de lettres, à l'intelligence assumée et stimulée, on ne peut pas dire qu'Héloïse fut une féministe avant la lettre. Si la Reine Margot, au XVIème siècle, écrivit par exemple que la perfection de la femme est supérieure à celle de l'homme, on ne trouve rien de tout cela chez Héloïse. La société du Moyen Âge était une société patriarcale, les femmes restaient sous l'influence des hommes de leur famille, père, frères, mari... Héloïse est y élevée, comme ses semblables et il n'y a chez elle aucune velléité de remettre cela en question : dans toutes ses lettres, elle se pose en servante soumise, en inférieure admirative de l'oeuvre de celui qu'elle a aimé, qu'elle aime encore et dont elle est fermement persuadée qu'elle fut l'instrument de sa ruine et de ses malheurs (« Malheureuse que je suis d'être venue au monde pour être la cause d'un si grand crime ! Les femmes seront donc toujours le fléau des grands hommes ! »).

    Illustration tirée d'une précédente édition des Lettres d'Héloïse et Abélard et réalisée par Jean François Gigoux


    Au contraire, Abélard, lui, a une vision plutôt positive de la femme et le démontre à Héloïse grâce à de nombreux exemples, puisés chez les exégètes, les apôtres, les saints mais aussi chez les philosophes de l'Antiquité ( « N'est-il pas de règle commune, en effet, et ne dis-tu pas toi-même que, lorsqu'on écrit à ses supérieurs, leurs noms doivent être placés les premiers ? Or, sache-le bien, tu as été ma supérieure du jour où tu as commencé à être ma maîtresse en devenant l'épouse de mon maître [...] » ; « C'est d'une femme que le Christ a reçu l'onction, tandis que les chrétiens la reçoivent des hommes : c'est une femme qui a oint la tête ; les hommes n'oignent que les membres ». On peut dire qu'il avait, au final, une vision relativement avantageuse de la femme et des bienfaits dont elle est capable. Et ces bienfaits, en cela, prime sur les défauts et vices féminins qu'on est enclin, à l'époque, à mettre en avant. Abélard a une vision assez mariale, finalement, pour lui, le don de Marie rachetant le péché d’Ève et on peut donc supposer qu'en cela comme en bien d'autres choses, il se posait en contradicteur des docteurs, théologiens et autres savants de l'époque.
    Franchement, cette correspondance a éclairé bien des choses chez moi, au-delà de toutes les productions contemporaines fortement mâtinées de romantisme. Et s'il y'a bien une chose qui peut me faire dire que cette lecture a servi à quelque chose et n'a pas été inutile, c'est bien ça !
    J'ai eu sous les yeux les vrais Abélard et Héloïse et même si c'est par le biais d'une traduction actuelle, c'est assez émouvant lorsqu'on prend conscience qu'on est en train de lire les mots de deux personnes qui ont vécu il y'a presque mille ans !
    Assez fortement codifiée, comme pouvaient l'être les textes de l'époque, relativement impersonnelle à l'exception de quelques élans du cœur, notamment chez Héloïse, cette correspondance nous ramène en plein cœur du Moyen Âge à la recherche du vrai visage de ces deux amants emblématiques.
    J'ai été satisfaite de cette lecture et je ne la regrette absolument pas. Ça vous est déjà arrivé de tourner la dernière page d'un livre et de vous dire que vous venez là de terminer l'une des lectures les plus marquantes et les plus intenses de toute votre vie de lecteur ? C'est ce qui vient de m'arriver avec cette correspondance.
    On arrive cependant maintenant à la question fatidique : est-ce une lecture que je vous conseille ? Disons que je ne la déconseille pas mais...de là à vous la recommander chaudement... tout dépend au final de votre degré de sensibilité aux choses religieuses. Si vous êtes épidermiquement allergique à tout ce qui touche de près ou de loin à la religion, passez votre chemin. Si, comme moi, vous ne croyez pas spécialement mais aimez suffisamment l'Histoire pour vous intéresser à son aspect religieux, pourquoi pas ?
    Enfin, si vous êtes intéressés par Héloïse et Abélard, lancez-vous parce que je crois que c'est à l'issue de la lecture de ce texte que l'on a une vision plus juste et relativement plus objective des personnages, débarrassés des analyses contemporaines plus ou moins justes.
    Cette correspondance a souvent été remise en question. Est-elle authentique ou non ? Elle en a toutes les apparences en tous cas. Le texte est cependant de qualité et c'est une bonne lecture. On oublie donc volontiers le reste pour se plonger dans les mots et dans leur saveur un peu surannée mais tellement plaisante et dépaysante pour nous, lecteurs contemporains.

    En Bref :

    Les + : une lecture ardue mais intense. Certainement l'une des plus intenses et les plus abouties de ma vie de lectrice. 
    Les - : l'omniprésence de la religion, peut-être ? Quoique ceci ne m'ait pas gênée et ne doit pas surprendre quand on s'attelle à une lecture comme celle-ci. 

     

     

     Un Amour de Soie ; Lindsay Chase

    Thème de février « Cœurs sur toi », 2/12

     


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 22 Février à 18:19

    J'avais également beaucoup aimé Adieu mon unique d'Antoine Audouard... Et comme toi, je trouve l'histoire d'amour entre Abélard et Héloïse fascinante parce qu'elle a réellement existé. Cela doit effectivement être émouvant de lire les lettres que se sont écrites ces deux époux séparés par la volonté de leurs contemporains et séparés de nous par 9 siècles ! Cela les rend tellement proches de nous. Finalement, la passion et l'amour sont universels et traversent les siècles. Quand on y repense, Héloïse et Abélard ont vécu des choses tellement fortes et tellement tragiques, que l'on aurait trouvées excessives si elles avaient fait l'objet d'une fiction... 

      • Mercredi 22 Février à 20:23

        C'est vrai qu'Héloïse et Abélard sont des personnages de roman ! Ils sont en tous cas la preuve que, parfois, la réalité dépasse la fiction ! ! 

        Lire cette correspondance aura été très intense mais j'en ressors ravie ! L'omniprésence de la religion aurait pu me gêner, au final, ce ne fut pas le cas. Il faut juste éviter l'écueil de juger par rapport à notre propre société : celle de l'époque était fortement christianisée et une correspondance, qui plus est, de deux religieux, sans aucune allusion ni à Dieu ni aux textes aurait été étrange ! cool

        Finalement, il y'a peu de lettres d'amour mais j'ai quand même passé un bon moment et...Héloïse et Abélard restent emblématiques, quoi qu'il en soit ! Pour moi, même si leur histoire n'a duré que deux ans et n'a pas très fini, ils personnifient vraiment l'amour avec un grand A ! ! Je ne pouvais pas mieux choisir pour le thème de février, je crois ! sarcastic

    2
    Jeudi 2 Mars à 07:59

    Ce n'est pas un livre vers lequel je me serais spontanément tournée. Cependant ta chronique me donne envie de découvrir cette correspondance, on sent que tu as été émue par cette histoire.

      • Jeudi 2 Mars à 11:28

        Oui, c'est vrai que j'ai été touchée, après, je pense surtout que cela vient du fait que je connaissais déjà les personnages et qu'ils me fascinent depuis toujours. Se lancer dans cette correspondance sans connaître Héloïse et Abélard et sans s'intéresser un peu à eux avant doit être ardu, je pense ! ! C'est vrai que certains passages sont très beaux, surtout ceux où Héloïse clame son amour à Abélard, je trouve ça tellement beau, l'abnégation et la dignité de cette jeune femme. Abélard, parfois, est un peu trop content de lui-même, satisfait de son génie. Ca ne minore pas ce dernier et il est l'un des plus grands intellectuels de tous les temps, mais bon...c'est vrai qu'il est parfois un peu prétentieux, alors qu'Héloïse est toujours très douce et digne. 

        Cette correspondance m'a énormément plu, alors que je différais ma lecture depuis longtemps. Comme quoi, ce sont parfois les lectures qui font le plus peur qui, au final, nous plaisent le plus. sarcastic

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