• Derrière la Porte ; Sarah Waters

    « Car était-ce seulement ça, l'amour ? se demandait-elle sombrement. Quelque chose qui vous sauvait de la solitude ? Une sorte d'assurance contre le néant de n'être que soi-même ? »

     

    Publié en 2014 en Angleterre ; en 2016 en France (pour la présente édition)

    Titre original : The Paying Guests

    Editions 10/18 (collection Domaine Etranger) 

    720 pages

    « Cette pute me fera mourir », Mémoires du duc de Saint-Simon, Extraits ; Saint-Simon

    Résumé :

    Londres, 1922. Frances vit encore avec sa mère. Endettées, elles prennent des locataires, mais l'arrivée de Lilian et Leonard Barber va bousculer leur existence. La vieille fille et la jeune épouse nouent une relation inattendue,, découvrant des plaisirs qu'elles croyaient interdits. Bientôt, elles rêvent de fuir ensemble. Avant que Lil tombe enceinte, et qu'on assassine Leonard... Tissant fresque sociale et sentimentale, l'auteure de Caresser le Velours offre un mélodrame sensuel et envoûtant, et un remarquable portrait de femmes. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    En 1922, à Londres, Frances et sa mère se résignent à prendre des locataires pour parvenir à boucler leurs fins de mois. Après la guerre et la mort de son père, c'est la seule solution pour espérer garder un semblant de vie normale, tout en faisant un deuil définitif de leur ancien train de vie. Les Barber sont jeunes, mariés depuis quelques années, un jeune couple dans le vent, en comparaison de Frances, engluée dans une vie terne et qui ne lui convient pas. Bien vite, malgré leurs différences, de statut, de milieu social, leur solitude réciproque les rapprochent. Et les rapprochent encore...jusqu'à ce qu'elles deviennent amantes, brûlant d'une passion dévorante, jusqu'au drame...jusqu'à l'irrémédiable...jusqu'à la grossesse non désirée de Lilian Barber et le meurtre de son mari...
    Derrière la Porte est un roman lent et intense à la fois, brûlant d'amour et se consumant dans le drame. Derrière la Porte est l'histoire d'une passion partagée, d'un amour qui dépasse tout, jusqu'à celles qui le vivent.
    Pour moi, lire ce roman c'était découvrir l'univers de l'auteure, Sarah Waters. Apparemment, elle est surtout connue pour son roman Caresser le Velours, que je ne connais pas du tout. Derrière la Porte a été un pur hasard, une découverte fortuite mais le résumé m'a donné envie d'ouvrir le roman. Au final, j'y ai trouvé une plume fine, qui peut se faire sensuelle, crue voire dramatique. J'ai découvert un roman assez unique, avec un univers où il ne se passe peut-être pas grand chose en apparence mais où tout est à lire entre les lignes. Sombre et poisseuse, l'intrigue du roman est presque palpable, on peut y plonger, se promener lentement en se postant alternativement derrière l'épaule de tel ou tel personnage, en regardant d'un côté ou de l'autre... On y est, dans ce quartier cossu de Champion Hill, où les Wray mère et fille, pour préserver un semblant de dignité, doivent ouvrir leur intimité à des inconnus. On se met à la place de ces deux femmes éprouvées par la vie, par une guerre atroce, par une pauvreté qu'elles ne comprennent pas. Fragilisée par la mort de son mari et de ses fils, Mrs Wray a vieilli avant l'heure et les rôles se sont inversés, Frances devenant soutien de famille, mère de sa propre mère... En comparaison, les Barber sont à la mode, entourés d'amis, faisant la fête, ayant une situation peut-être pas extraordinaire mais stable. Et puis la rencontre se fait, peut-être pas celle qu'on attend mais qui donne tout son cachet et son piquant à une intrigue qui, somme toute, aurait pu être banale. Mais l'histoire entre Lilian et Frances est extraordinaire et pas seulement parce que c'est une histoire d'amour lesbienne à une époque où cela est tabou voire carrément pas envisageable par une société bien-pensante et corsetée. Elle est extraordinaire parce que c'est une belle histoire, un souffle, un battement de coeur, l'union des corps, la communion de deux âmes... Frances et Lilian sont deux jeunes femmes mais avant tout deux êtres qui se trouvent, pour leur bonheur comme pour leur plus grand malheur... parce que dans ce type d'histoire, il n'est jamais loin et se dissimule insidieusement avant de se révéler dans sa plus cruelle nudité.
    Derrière la Porte est loin d'être une romance, c'est un vrai drame, où même dans l'optimisme on perçoit un relent de pessimisme... Le sentiment d'une urgence, d'une course désespérée vers le marasme alors même que la passion s'accroît. Même dans les scènes de sexe, plutôt explicites, pleines d'amour, on en ressent le terme, la fin, qui sera forcément malheureuse.
    Sarah Waters nous promène pendant plus de sept cents pages et c'est diablement efficace ! La plume est rigoureuse, l'univers personnel et intéressant... Enfin, j'ai aussi beaucoup aimé le personnage de Frances, bien moins lisse que ce qui peut apparaître dans les premiers chapitres : cette jeune femme qui m'apparaissait au départ comme un peu timide et effacée s'avère avoir finalement bien plus de cran et de caractère que ce que je ne pensais, assumant une sexualité qui n'est pas la norme, qui n'est pas...Celle qu'on attend d'elle, évidemment. Défendant les femmes et leurs droits, proche du mouvement des suffragettes, paradoxalement, Frances se comporte aussi, notamment dans sa relation avec Lilian ou avec sa mère, comme un homme et une mère tout à la fois : pour la jeune Mrs Barber, malheureuse dans son mariage et fragilisée par un passé pas évident, Frances se substitue au mari défaillant. Pour sa mère, elle prend la place de son père et de ses frères disparus, en plus de devenir une vraie mère pour elle, gérant les affaires domestiques et économiques du ménage désormais formé que par elles deux.
    Derrière la Porte est un roman très dense, riche et complet, qui aborde tout un tas de sujets, en plus de l'histoire d'amour entre deux femmes : c'est toute une époque troublée qui est décrite ici, l'immédiat après-guerre, une société fragilisée, comme les hommes et les femmes qui ont traversé cette tragédie de quatre années... A part ça, ce sont des thèmes universaux, l'amour, la haine, la peur, l'espoir, l'envie de sauver sa peau, la notion de bien et de mal... Lilian et Frances, tout en étant très inscrites dans leur époque, auraient tout aussi bien pu vivre cent ans plus tôt comme cent ans plus tard et j'ai vraiment apprécié ça chez elles parce que cela nous permet peut-être de nous sentir encore plus proches d'elles. Elles sont une représentation de cet amour plus fort que tout, qui se joue des convenances et de la société... Mais elles sont aussi la preuve que tout grand bonheur peut avoir un revers et parfois, des plus amers, comme si aucune plénitude ne pouvait pas reellement complète, comme si la roue finissait toujours par tourner, immanquablement.
    Ce que j'ai aimé aussi dans ce roman, c'est qu'il est très visuel, très sensoriel -en plus d'être sensuel. J'aime ces livres qui font naître dans mon esprit des images très précises, voire des sensations olfactives ou auditives : quelle prouesse d'arriver à recréer simplement avec des mots ces choses qui confinent à l'impalpable... Et Sarah Waters y arrive très bien !
    J'ai découvert une auteure avec un univers particulier et une plume très fine, très délicate et qui peut en même temps se faire crue et directe. Derrière la Porte est une bonne surprise : très honnêtement, je ne sais pas exactement si je m'attendais à ça en commençant mais au final peu importe puisque j'ai aimé cette lecture. C'est sans nul doute un roman complexe et atypique qui ne plaira peut-être pas à tout le monde... Il est assez particulier. Mais, en ce qui me concerne, c'est justement ce que j'ai aimé dans ce livre : le sentiment d'être dépaysée tout en restant en terrain connu... Le sentiment de sortir un peu de ma zone de confort sans l'être complètement non plus... Vous le voyez, j'ai du mal à poser précisément des mots sur mon ressenti. Derrière la Porte fait partie de ces romans qui sont difficiles à chroniquer : tous les mots qu'on pourrait utiliser pour les décrire apparaissent fades, pas à la hauteur de ce qu'on a pu lire !
    Pour moi assurément et même si ce n'est pas un coup de cœur, ce roman fait partie des très bonnes lectures de ce début d'année...

    En Bref :

    Les + : une histoire intéressante, servie par des personnages aux caractères forts et affirmés, une peinture sociale fine et subtile... 
    Les - :
    une fin peut-être un peu abrupte. Je ne m'attendais pas à ça.


    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :