• Fragonard, l'Invention du Bonheur ; Sophie Chauveau

    « Il a commencé à peindre en Marivaux des couleurs, il a fini en La Fontaine cynique après avoir été toute sa vie un Diderot du pinceau. C'est dire s'il a épousé son siècle.  »

    Fragonard, l'Invention du Bonheur ; Sophie Chauveau

    Publié en 2013

    Editions Folio 

    524 pages 

    « Cette pute me fera mourir », Mémoires du duc de Saint-Simon, Extraits ; Saint-Simon

    Résumé : 

    Du soleil de Grasse aux ateliers de Chardin et de Boucher, des intrigues pré révolutionnaires aux diktats de l'Empire, Jean-Honoré Fragonard traverse miraculeusement un demi-siècle de chaos. Dans le rougoiement crépusculaire de la monarchie, il fait apparaître une couleur nouvelle, un jaune vie éclatant, qui va révolutionner d'un sourire l'art pictural. Précurseur des impressionnistes, premier conservateur du futur musée du Louvre, Fragonard pose un regard nouveau sur l'amour. Il invente le bonheur... 

    Sophie Chauveau brosse la fresque foisonnante et passionnante de ses soixante-quatorze années d'existence. Elle nous dépeint avec jubilation une épopée de contrastes que parfument les dernières fleurs du libertinage. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Je ne vous apprendrais sûrement pas que le XVIIIème siècle est riche en grands hommes (et femmes, aussi) : philosophes, hommes de lettres, scientifiques et bien sûr, artiste.
    Et quand on évoque des noms comme ceux de Fragonard, Boucher, Watteau, Greuze, Chardin, David, ils font naître aussitôt à l'esprit une certaine idée de la France, comme au siècle suivant, les Géricault, Delacroix, Ingres, Courbet et autres Renoir, Monet, Manet...
    Le XVIIIème français a été galant et grivois, tout en roses et en courbes fraîches et dénudées mais j'avais vulgaire. Admirer une peinture de Boucher ou de Fragonard, c'est laisser courir son œil sur des scènes suggestives avec un délicieux sentiment de transgression mais jamais de voyeurisme.
    Sophie Chauveau qui avait déjà utilisé sa plume talentueuse pour brosser les portraits de Filippo Lippi, Sandro Botticelli et Léonard de Vinci dans sa trilogie Le Siècle de Florence s'attaque ici à un autre monstre sacré mais peut-être plus subtilement connu... Si Les hasards heureux de l'escarpolette est une oeuvre familière, comme Le Verrou, qui a illustré la couverture d'une édition des Liaisons dangereuses, on connaît moins l'homme qui se cache derrière, moi la première. Si la peinture de Fragonard me parlait depuis longtemps, j'ai été forcée de constater que je connaissais bien moins Jean-Honoré.
    Né en 1732 à Grasse, il est le fils de Marco, qui a francisé son nom en François et de Françoise Fragonard. Aîné et unique enfant du couple, qui perd son second enfant, âgé d'une dizaine de mois.
    S'il passe les premières années de sa vie dans cette ville de Provence écrasée de soleil, d'où il développera sa passion pour le jaune, Jean-Honoré doit très vite quitter sa terre natale, qu'il n'est pas loin de considérer comme un paradis, pour Paris.
    Adolescent, il est présenté à Boucher, alors très en vogue et à la tête d'un atelier prospère, par l'entremise de sa mère qui, dans ses dessins, a vu l'ébauche du talent. D'abord élève de Chardin, Jean-Honoré fourbit ses armes dans l'atelier triste et froid d'un maître qu'il n'oubliera pas. Puis c'est Rome et ensuite, le Louvre, dans un joyeux fatras, où s'entassent les artistes et leurs familles depuis 1608... C'est le début de la carrière que l'on connaît, les débuts d'une gloire qui ne finira pas et fera passer Fragonard à la postérité, à tel point qu'une maison de parfums de sa ville natale a pris son nom pour lui rendre hommage !
    Fragonard, c'est aussi un grand amoureux : de la vie, de la beauté, des animaux, des femmes. En 1768, il a épousé une artiste, une Grassoise elle aussi, Marie-Anne Gérard, soeur de la portraitiste et peintre de genre Marguerite Gérard. Ils auront deux enfants, dont une fille, morte à dix-neuf ans, une mort dont il ne se remettra jamais vraiment...
    Dans ce roman, Fragonard est présenté comme un homme à la sensibilité exacerbée, aimant et se passionnant avec excès, ce qui rend aussi les désillusions plus cuisantes et plus amères, que ce soit avec les animaux comme avec les gens.
    Cet artiste qui vivra soixante-quatorze ans et connaîtra la fin de l'ancien monde et l'avènement d'un nouveau, a eu une existence d'une rare intensité, d'une rare densité ! Polymorphe, il était aussi à l'aise à réaliser une scène de genre pleine de sensualité qu'un grand tableau d'Histoire, se pliant ainsi aux désirs de clients tous différents, des fermiers généraux -nouveaux riches et indissociables de ce XVIIIème d'Ancien Régime finissant- à Madame du Barry en passant par des nobles provinciaux que le temps a englouti dans ses limbes, au contraire des œuvres qui, elles, perdurent : qui se souvient du baron de Saint-Julien, commanditaire des Hasards Heureux de l'escarpolette, tableau que l'on peut encore admirer à la National Gallery de Londres ?
    Fragonard est consubstantiel de ce XVIIIème siècle français en pleine mutation, écartelé entre les traditions morales et religieuses et le libertinage des sens et de l'esprit.
    Il a été aux premières loges des dix années qui, entre 1789 et 1799, ont modelé une nouvelle France et une nouvelle manière d'aborder et d'appréhender l'art et ses significations les plus profondes.
    Avec presque aucun dialogue, le récit se déroule comme un long monologue, des rues colorées de Grasse, assoupies sous la chaleur méridionale et desquelles on pouvait toujours voir un petit bout bleu de Méditerranée et qui ont accueilli les premiers pas du petit Frago, comme l'auteure le surnomme, jusqu'à la ferveur puis la fureur de la capitale.

    Le Verrou (1774-1778)

    Très bien écrit, comme toujours, le roman se fait savant mélange de véracité et d'imaginaire mais apparaît toujours cohérent au lecteur... Ce qui fait la force des romans de Sophie Chauveau, au-delà des figures très fédératrices qu'elle choisit comme objets d'études, c'est justement sa manière de raconter et cette capacité à transcender les siècles et l'Histoire pour leur rendre leur humanité. Car derrière ces pinceaux se cachaient des hommes, avec leurs qualités, leurs défauts, leurs contradictions, leurs passions, leurs faiblesses... Dans sa fureur à vouloir aimer, même ceux qui ne le méritent pas ou qui se montrent ingrats, Jean-Honoré, derrière Fragonard, s'avère extrêmement touchant et émouvant. Car c'est un personnage très attachant qui s'épanouit sous nos yeux, un personnage extrêmement sincère et demandeur d'une affection véritable pour pallier à des carences et des blessures venues de bien loin. Lui, l'amoureux d'une mère à qui il vouait beaucoup de reconnaissance et dont la mort fut le drame de sa vie rechercha incessamment amour et bienveillance dans les yeux féminins, au point d'être parfois cruellement déçu. Il fut cependant aussi amoureux et aussi amoureux de sa femme, Marie-Anne, qu'elle le fut de lui et la mort de sa fille unique, Rosalie, fut un deuil éternel.
    Tout, chez Fragonard, comme chez beaucoup de méridionaux, est exacerbé, la gouaille comme les chagrins, les plus belles joies comme les plus cruelles désillusions.
    Si tout n'est peut-être pas exactement juste dans ce roman, l'auteure a malgré tout réussi à prendre la mesure de toutes les facettes d'un artiste dont l'oeuvre n'est pas aussi simple ou futile qu'elle pourrait le paraître de prime abord... Fragonard n'est pas que le peintre des chairs féminines roses, rondes et alanguies dans des draps froissés, il n'est pas uniquement non plus celui de la fulgurance amoureuse. Certes, aujourd'hui on retient mieux ces œuvres légèrement grivoises qui nous évoquent les écrits de Choderlos de Laclos ou Crébillon et la sensualité épicée du siècle des Lumières... Il est aussi un vrai peintre d'Histoire, qui a influencé David et précurseur, par sa technique, des impressionnistes. 
    Fragonard a inspiré la peinture de son temps et celle des décennies suivantes... Il est parvenu jusqu'à nous avec ses tableaux pleins de dynamisme et plein de vie, où l'existence et la joie de vivre n'ont jamais été si bien croquées...
    Fragonard est un peintre intemporel en même temps que très ancré dans une époque. Il est un peintre sincère et qui ne trichera jamais, même pour plaire au régime corseté de la première Révolution, à la licence du Directoire ou à l'austérité de Bonaparte.
    C'est qui transparaît tout du long dans Fragonard, l'invention du bonheur et c'est, à mon sens, ce qui est le plus important.
    J'aimais déjà la peinture de Fragonard parce qu'elle tranchait avec la rigueur académique du siècle précédent et parce qu'elle me permettait de toucher du doigt une période qui me passionne immensément. En entrevoyant ce que l'homme, derrière le pinceau, pouvait être, cette peinture me paraît encore plus digne d'être aimée, admirée, louée et connue parce qu'elle avant tout sorti du cœur généreux d'un homme ordinaire mais authentique et vrai

     

    Les hasards heureux de l'escarpolette (1767)

    En Bref :

    Les + : un roman historique très bien écrit, très cohérent, une biographie romancée, certes, mais qui nous donne une image vraisemblable de Jean-Honoré Fragonard, peintre méridional chaleureux qui parvint à percer le microcosme parisien et à se faire un nom...
    Les - :
     pas vraiment de points négatifs à soulever...

     


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