• La comtesse Greffulhe : l'ombre des Guermantes ; Laure Hillerin

    « A la place considérable qu'elle occupait de son vivant s'est substitué le trou noir de l'oubli. Son activité surabondante a nui à sa visibilité, et l'a fait classer dans la catégorie des dilettantes. »

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         Publié en 2014

      Editions Flammarion (collection Biographie)

      571 pages 

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    « Je n'ai jamais vu de femme aussi belle », écrit à son propos le jeune Marcel Proust. Véritable légende vivante dans le Paris incandescent de la Belle Époque, la comtesse Greffulhe, née Elisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952), ensorcela pendant plus d'un demi-siècle le Tout-Paris et le gotha européen avant de s'effacer des mémoires, dévorée par l'ombre des Guermantes qu'elle avait inspirés. Laure Hillerin la ressuscite ici dans sa véritable dimension à travers l'étincelant portrait d'une personnalité d'exception - originale, élégante, mais aussi généreuse, artiste et visionnaire- qui, transgressant nombre d'interdits, eut sur son époque une influence aussi réelle que méconnue. Car Elisabeth Greffulhe joua un rôle de premier plan dans le renouveau de la création musicale au tournant du siècle, lança les Ballets russes, et apporta un soutien décisif à Marie Curie ou Édouard Branly. Courageuse et sans préjugés, la comtesse prit le parti de Dreyfus, tint un salon politique et diplomatique influent, agit pour l'émancipation des femmes. Rien ne laissera jamais percevoir le mystère et la douloureuse solitude d'une épouse otage d'un mari volage et manipulateur, amoureuse écartelée entre la passion et la raison.
    Cette biographie remarquablement documentée se lit comme un roman, et culmine dans une dernière partie qui enchantera les proustiens: à travers la comtesse Greffulhe, l'auteur apporte un éclairage nouveau sur la genèse de la Recherche, et nous révèle un texte inédit de Proust que l'on croyait disparu.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Après s'être intéressée, dans une biographie très documentée, à la duchesse de Berry, l'intrépide belle-fille du roi Charles X, c'est à une figure nettement moins connue que Laure Hillerin consacre cette biographie dont le titre, certainement, risque d'attirer l'attention des amoureux de Proust. Et pour cause : c'est ici le destin d'une des muses, si ce n'est LA muse de Marcel Proust que l'historienne et journaliste Laure Hillerin se propose de retracer.
    Ironie du sort, c'est grâce à celui dont elle disait, dans sa vieillesse, qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'on se souvient encore un peu d'Elisabeth de Caraman-Chimay, comtesse Greffulhe, née sous les ors du Second Empire et morte au début des années 1950, à l'aube de la modernité grandissante qui est encore la nôtre aujourd'hui. Elle a été immortalisée dans la monumentale oeuvre de Marcel Proust, A la Recherche du Temps Perdu, sous les traits de plusieurs de ses personnages mais c'est surtout en Oriane de Guermantes que se concentre le plus le personnage d'Elisabeth Greffulhe.
    Très belle femme, Oriane épouse son cousin Basin, prince de Laumes, qui devient duc de Guermantes à la mort de son père. Trompée dès le début de leur union par un mari volage qui collectionne les conquêtes, elle fait bonne figure auprès de son entourage qui ne réalise peut-être pas les avanies qu’elle subit dans le privé. Une vie conjugale chaotique qu'elle partage avec son modèle, Elisabeth Greffulhe, mondaine riche et cultivée mais malheureuse en amour.
    Celle qui, plus tard, inspirera Proust, nait en juillet 1862, dans une éminente famille franco-belge, installée à Paris. Sa lignée paternelle, les Riquet de Caraman-Chimay, puissante famille dont les racines remonte à l'ancien Saint-Empire romain germanique, s'est distinguée depuis le Moyen Âge et possède le château de Chimay, en Belgique. Du côté de sa mère, Marie de Montesquiou-Fézensac, Elisabeth fait partie de la bonne noblesse française et plus particulièrement, gasconne. Elle descend, rien que ça, de Pierre-Paul Riquet, concepteur du canal du Midi mais aussi de Teresa Tallien et de Napoléon Ier ! Autant dire qu'Elisabeth naît racée, avec un éminent pedigree mais à une époque à la naissance ne fait plus tout et où la noblesse n'est pas une panacée.
    Mariée jeune au comte Henry Greffulhe, avec lequel elle ne s'entend pas, qui s'avère être volage et lui fait subir vexations sur vexations, la belle comtesse ne connaîtra jamais le bonheur dans sa vie privée mais s'étourdira de fêtes grandioses, de mécénat et s'investira tête baissée dans l'effort de guerre, quand les canons de la Grande Guerre mettent brutalement fin à cette époque bénie que l'on a appelée la Belle Epoque. 
    Morte au début des années 1950, nonagénaire, dans un monde qui n'est plus le sien, Elisabeth Greffulhe aurait pu disparaître de l'Histoire, engloutie dans l'oubli, comme bon nombre de ces mondains de la fin du XIXème et du début du XXème siècles dont on ne se souvient plus. Érudite et cultivée, elle a pourtant favorisé des artistes, danseurs, compositeurs ou musiciens (elle contribuera à populariser Wagner à Paris et à y faire donner des représentations des ballets russes, à la fin du XIXème siècle) mais ce n'est pas cela qui immortalisera cette femme au regard noir étrange et impénétrable, pas vraiment belle aujourd'hui lorsqu'on regarde les photographies en noir et blanc qui la figent dans une pose artificielle mais qui, selon ses contemporains, possédait un charme puissant et magnétique. Ce qui nous permet de nous souvenir encore d'Elisabeth aujourd'hui, soixante-dix ans après sa mort, c'est Proust. Mort en 1922, Marcel Proust a laissé une oeuvre conséquente, gigantesque, qui le fit entrer rapidement au panthéon des auteurs classiques, dont il n'est plus sorti. Son oeuvre, A la Recherche du Temps Perdu, fait partie de ses trésors de la littérature française et internationale, traduites en une multitude de langues et dans divers pays. 

    Parce qu'il n'était pas issu du monde qu'il décrivait, celui de la mondanité française de la fin du XIXème / début XXème, parce qu'il n'était pas issu de ce monde qui se croyait grand mais n'était pas exempt de ses petitesses, on l'accusa de snobisme. Aujourd'hui, son oeuvre colossale, qui l'occupa une grande partie de sa vie et consuma probablement le peu de santé qu'il avait, est un rare témoignage d'un monde disparu dont les bouleversements et les progrès du XXème siècle ont précipité la chute. Proust s'est surtout avéré un très bon observateur, qui a immortalisé sur papier, comme l'ont fait les photographes sur pellicule, les portraits de ces femmes aux chapeaux à plumes qui peuplaient les rues du vieux Paris, les baignoires de l'Opéra et les grandes réceptions de cette époque-charnière qui oscille entre Histoire et modernité. 
    Elisabeth Greffulhe m'a rappelé une autre mondaine, la Casati, l'excentricité en moins. Mais elles évoluent dans un monde semblable, tourbillonnant et étourdissant, qui vous broie ou vous distingue, c'est selon. Cette Elisabeth à l'ascendance plus qu'illustre, qui n'a jamais connu le besoin et fréquente les plus grands de son temps, des présidents de la République française au tsar de Russie en passant par le roi d'Angleterre, s'avère être une philantrope, une mécène, une amoureuse des arts et des lettres (même si elle n'a jamais lu Proust, au grand désespoir de ce dernier) qui s'intéresse aussi aux sciences en finançant par exemple les travaux de Pierre ou Marie Curie qui, au début du XXème siècle fonderont l'Institut du Radium. On retrouve Elisabeth Greffulhe, papillonnante, là où l'attend mais aussi où l'on ne l'attend pas. Elle m'a parfois évoqué un peu l'impératrice Sissi, également, qui avait la bougeotte pour échapper à un quotidien qui ne la satisfaisait pas. 

    Épinglé sur Proust Composites

    Plusieurs clichés immortalisent la jeune Elisabeth Greffulhe dont cette fameuse photo d'Otto Wegener (1899) qui, grâce à un travail sur négatif, nous présente deux Elisabeth, l'une en noire, l'autre en blanc, comme deux versions d'une même femme. 


    Mal mariée, Elisabeth dut supporter, jusqu'à sa mort au début des années 1930, un mari volage et violent, qui lui imposait ses maîtresses et la manipulait selon son bon plaisir : le comte Henry Greffulhe, dont le nom est tout aussi brutal que son comportement. Contraste criant entre la flamboyance de la vie mondaine, la position de premier plan, l'adulation d'amis que l'on pourrait presque considérer comme des sujets et la noirceur d'une vie privée plus qu'insatisfaisante, auprès d'un homme qu'elle s'est efforcée d'aimer mais dont elle était si différente et qui, par sa perversité narcissique, lui a fait vivre un véritable enfer conjugal, Elisabeth est un personnage mixte, hybride, une sorte de Janus qui présente deux visages différents, selon qu'on la voit comme le point de mire d'une société privilégiée et nantie ou bien comme une épouse déçue et amère, enterrée dans l'austère et triste propriété de Bois-Boudran, en Seine-et-Marne, où la très parisienne petite Caraman-Chimay aura le sentiment d'être enterrée vivant auprès d'une belle-famille qui ne la comprend pas, au début de son mariage, alors qu'elle n'a pas vingt ans. Si Proust ne s'est pas inspiré que d'elle pour élaborer l'un de ses personnages les plus emblématiques, la jolie duchesse de Guermantes, nul doute qu'elle partage avec Oriane bien des points communs et bien des secrets
    J'ai été un peu moins emballée par cette biographie que par celle de la duchesse de Berry, je l'ai trouvée plus longue, pas toujours captivante, je dois bien l'avouer. Peut-être parce que je connaissais moins le personnage, parce que je ne fais pas partie des lecteurs avertis de Marcel Proust : j'ai pour le moment lu uniquement Du côté de chez Swann, le premier tome d'A la Recherche du Temps Perdu et je dois bien avouer que, si ne pas louer les talents littéraires de Proust serait hypocrite, je me suis quand même souvent ennuyée. 
    Cela dit, l'idée de combiner une biographie chronologique (assez rapide) à une autre, plus thématique, réunies en un seul volume, est assez intéressante ! Laure Hillerin nous brosse d'abord à grands traits le portrait de cette femme dont on se rend compte que la figure est encore entourée de bien des zones d'ombre. L'Histoire n'a finalement pas retenu grand chose d'Elisabeth Greffulhe, la reléguant dans des limbes dont Laure Hillerin la sort patiemment. Puis elle rentre un peu plus dans le vif du sujet, présentant une Elisabeth mélomane, mécène, mondaine, avide de fêtes et de représentation, une femme de son temps, qui s'éveille aussi au sentiment féministe quand la France de la IIIème République se trouve confrontée à l'horreur du Bazar de la Charité (1897). Elle nous présente aussi les phases de la création littéraire, qui ont progressivement amené Proust à élaborer cette oeuvre romanesque qu'on pourrait presque aujourd'hui considérer comme un témoignage : et la saga, A la Recherche du Temps Perdu, n'a jamais aussi bien porté son nom. On assiste au processus de cristallisation, qui transforme Elisabeth Greffulhe, de femme de chair et de sang, en une muse figée à jamais dans les pages d'un roman mais qui revit par procuration à chaque fois qu'un lecteur curieux en entrouvre les pages. Curieux destin que celui de cette femme qui fit tant de son vivant mais dont on ne se souvient pas, ou si peu et qui ne vit aujourd'hui que par une oeuvre qu'elle s'est toujours refusée de lire.
    Bien documentée, cette biographie est précise, mêle avec habileté Histoire et littérature. On croise dans ces pages toutes les sommités de la Belle Epoque française mais pas que...le destin d'Elisabeth Greffulhe est, en soi, un véritable condensé d'Histoire. Rien que pour cela, il mérite sans nul doute d'être redécouvert comme il se doit : c'est-à-dire pour ce qu'il est et pas qu'au travers du prisme littéraire, toutefois ô combien éclairant. Oriane et Elisabeth se confondent aujourd'hui en un personnage unique et qui s'émancipe tant de son modèle que de son auteur. Redécouvrir la muse de Proust et la replacer dans son contexte était, somme toute, plutôt intéressant pour la passionnée d'Histoire que je suis. J'avoue, les derniers chapitres très proustiens m'ont un peu ennuyée mais globalement j'ai aimé en apprendre plus sur cette mystérieuse Elisabeth Greffulhe. Immortalisé par Philip Alexius de Laszlo sur une huile sur toile de 1907, son regard pénétrant et fuyant à la fois, qui semble passer comme un coup de vent, orne la couverture de ce livre conséquent et nous donne aussitôt envie d'aller voir ce qui se cache en-dessous, dans les tréfonds d'une époque disparue et dont on est parfois encore un peu nostalgique sans se l'avouer.

    En Bref :

    Les + : biographie qui redonne un peu de consistance à une femme très active de son vivant, mondaine mais aussi mécène et artiste, qui inspira les peintres, les romanciers et les photographes mais n'a finalement laissé d'elle que peu de souvenirs.
    Les - :
    les derniers chapitres un peu longs, pour moi qui ne suis pas une fan de Proust.


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  • Commentaires

    1
    Dimanche 22 Novembre à 21:31

    Je ne suis pas du tout fan de Proust non plus mais j'aimerais bien creuser mes connaissances sur cette femme. Ce livre était dans ma PAL mais lire ta critique me donne envie de l'y laisser ;-)

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