• Une sorcière à la Cour ; Philippe Madral

    « Ne sont trompés que ceux qui veulent bien l'être. On pourrait même dire que ne sont trompés que ceux qui souhaitent l'être, comme s'ils étaient pris d'un besoin irrépressible de se punir. »

    Couverture Une sorcière à la cour

     

     

     

      Publié en 2019

     Editions JC Lattès (collection Romans historiques) 

     474 pages 

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    « Si les hommes étaient plus aimants, ces prétendues sorcières n’existeraient pas. Ces malheureuses, que leurs époux battent, parfois jusqu’à la mort, n’est-il pas juste qu’elles cherchent à s’en défendre ? C’est la condition dans laquelle notre société tient les femmes qui provoque de telles aberrations criminelles. »

    1678. Tandis que Louis XIV mène grand train à Saint-Germain et Versailles, Paris est frappé par les meurtres les plus abominables et la rumeur enfle : des empoisonneuses œuvrant pour le diable auraient infesté la ville.
    Lorsque le scandale gagne la cour, le roi ordonne à La Reynie, lieutenant général de police, de démanteler les officines et de punir les sorcières. À mesure qu’il enquête, ce dernier comprend que le roi est victime d’un complot. Mais surtout, il découvre que derrière ces actes diaboliques se cache une plus grande violence encore, subie par les femmes. Maintenues toute leur vie sous l’autorité d’un père, d’un frère ou d’un mari, ont-elles d’autre choix que le crime pour conquérir leur liberté ?

    Dans cette enquête sulfureuse, Philippe Madral nous plonge au cœur d’une société en pleine mutation et revisite sous un jour complètement nouveau la célèbre affaire des Poisons, avec un souffle romanesque exceptionnel.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Nous sommes à la fin des années 1670. Louis XIV est un tout-puissant (mais contesté) roi de France.
    Le 17 juillet 1676, après plusieurs mois de cavale, Marie-Madeleine d'Aubray, marquise de Brinvilliers est rattrapée et conduite à l'échafaud, où elle est brûlée vive. Son crime ? Elle a assassiné son père et ses deux frères à l'aide de poudres et autres poisons.
    La marquise, ( à propos de l'exécution de laquelle madame de Sévigné écrira dans l'une de ses lettres « Enfin c’en est fait, la Brinvilliers est en l’air : son pauvre petit corps a été jeté, après l’exécution, dans un fort grand feu, et les cendres au vent ; de sorte que nous la respirerons, et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étonnés. ») ne le sait pas mais son exécution marque le début d'une affaire criminelle sans précédent que l'Histoire retient sous le nom éloquent d'Affaire des Poisons et qui marquera à jamais le règne de Louis XIV. Car après la mort de la Brinvilliers, c'est une cascade d'arrestations, d'aveux plus abjects et atroces les uns et les autres qui s'abat sur la France et surtout, une tache de plus en plus grande qui s'étend sur la Cour du Roi-Soleil puisque sa maîtresse en titre, Madame de Montespan, est directement visée par des accusations, ainsi que l'une de ses dame d'honneur, Claude des Oeillets, ancienne maîtresse du roi mais aussi la comtesse de Soissons, une nièce de Mazarin et sa sœur, la comtesse de Bouillon. D'éminents personnages comme le maréchal de Luxembourg (un cousin des Condé) seront aussi mis en cause au fil de l'instruction...
    Et voilà ce XVIIème siècle éclairé qui soudain se lance dans une véritable chasse aux sorcières mais ne serait-ce pas l'arbre qui cache la forêt et ces messes noires et autres poudres de succession qui circulent à Paris comme à Versailles ou à Saint-Germain ne cacheraient-elles pas un complot plus vaste et peut-être international visant le pouvoir trop important de Louis XIV ?
    Gabriel Nicolas de La Reynie (1625 - 1709), le lieutenant général de police dont le nom restera à jamais attaché à l'Affaire des Poisons, est chargé par le roi de démêler cet écheveau. C'est lui le narrateur du récit d'Une sorcière à la Cour, lui qui nous raconte ces années qui marqueront le restant de sa vie et changeront à jamais sa perception des choses. Mis en présence d'êtres sans morale comme la Voisin, sorcière notoire dont le jardin parisien était un véritable charnier dans lequel elle enterrait des nouveau-nés utilisés à des fins de magie noire ou encore l'abbé Guibourg, un véritable religieux mais qui n'hésitait pas à tuer et à pratiquer des messes noires où le diable était invoqué, La Reynie découvre ce que l'humanité peut faire de plus horrible. Mais il découvre aussi une Cour pourrie et gangrenée, tenue en lisière par un roi qui se veut absolu et qui, traumatisé par les débordements de la Fronde dans sa jeunesse, cherche à maintenir dans une dépendance servile une noblesse turbulente. Noblesse qui, à la moindre brèche dans cette humiliante surveillance, complote contre ce roi à qui l'ont fait d'hypocrites courbettes mais que l'on voudrait bien voir mort...car l'Affaire des Poisons, si simple au premier abord, dissimule peut-être une motivation politique plus occulte et tortueuse et qui impliquerait directement l'ennemie irréductible de la France, l'Angleterre, dont la situation politique et religieuse en cette fin de XVIIème siècle n'est pas non plus très simple.
    Tout au long du roman, on découvre la manière dont La Reynie mène son instruction : entre le danger que cela lui fait courir, ainsi que sa famille et l'obstruction quasi systématique qui vient d'en haut, du roi comme de ses ministres (dont la sourde rivalité n'est pas pour faciliter la tâche du lieutenant général de police), qui s'impatientent quand cela ne va pas assez vite pour eux mais freinent des quatre fers quand d'éminents courtisans sont clairement mis en cause, on peut dire que sa tâche n'est pas évidente et que les doutes et les scrupules l'accompagnent bien souvent.

     

    Gravure représentant la marquise de Brinvilliers en train d'empoisonner son père. 


    J'ai été assez surprise de voir que la manière d'enquêter à la fin des années 1670-1680 est finalement assez similaire à ce que l'on peut connaître aujourd'hui, les moyens en moins (la police scientifique n'existe pas encore)... La Reynie est finalement l'un des premiers policiers modernes, souhaitant mener sa tâche le plus impartialement possible même si l'ingérence puissante du pouvoir royal l'en empêche bien souvent. On imagine aisément ce que l'implication de la favorite royale, mère de six enfants légitimés de Louis XIV dans une telle affaire, peut avoir comme retentissement négatif sur une cour qui n'attend que ça et sur les puissances européennes, désireuses de mettre un coup d'arrêt à la trop grande influence du Roi-Soleil et qui pourraient y voir leur heure enfin arriver pour retourner une situation qu'ils ne font que subir.
    Avec la précision de l'historien et le style du romancier, Philippe Madral, docteur en Histoire, fait revivre ce tournant du règne flamboyant de Louis XIV qui est alors en train de s'acheminer vers les ténèbres d'une interminable fin de règne marquée par la vieillesse du roi et la bigoterie : on est loin des fêtes fastueuses du début du règne personnel et même si Versailles, le grand projet du règne, est encore un vaste chantier, Louis XIV vieillit et s'assagit...ses relations avec Madame de Montespan perdurent mais sont houleuses et il n'est pas loin de se détourner de sa maîtresse pour la simplicité et la discrétion de l'ancienne gouvernante de ses enfants, Madame de Maintenon, entraînant une sourde rivalité entre les deux femmes.
    Il nous montre aussi ce que la condition des femmes avait de peu enviable au XVIIème siècle : la dépendance aux hommes, la place insignifiante dans une société qui considère les femmes comme des mineures perpétuelles, l'éducation fortement patriarcale et souvent bâclée...En cela, la citation du résumé est révélatrice : et si ces sorcières que l'on arrête en masse entre 1676 et 1680 n'étaient finalement que les produits d'une société, la création des hommes qui, en les maintenant dans une dépendance systématique, arment le bras de femmes souhaitant se libérer de leurs chaînes ? Et si ses sorcières n'étaient que la réponse à un désir plus grand de sortir de ce système qui humilie et rabaisse ? Madame de Brinvilliers, victime des hommes sa vie durant et finit par les assassiner froidement et d'autres femmes, battues, humiliées, violées parfois, qui finissent par user de poudres et autres substances pour envoyer ad patres leurs bourreaux seront sacrifiées et on tentera ensuite par tous les moyens d'étouffer une affaire qui dépasse l'entendement et met la société devant ses propres limites. 
    Voilà les tortionnaires devenus victimes et les victimes devenues bourreaux, que l'on immole à la faveur de la bien-pensance et de la supériorité masculine indiscutable.
    L'Affaire des Poisons reste un événement retentissant et sans précédent dans l'histoire de France. C'est une vieille recrudescence de ces chasses aux sorcières qui rappellent les temps sombres du Moyen Âge. Et c'est en même temps une affaire bien de son temps, qui visent bien des incohérences et des faiblesses de cette société d'Ancien Régime finalement pas si flamboyante que cela.
    Peu connu, Une sorcière à la Cour mérite pourtant d'être lu. Si vous aimez les romans historiques dynamiques et bien documentés, nul doute que vous pourrez trouver votre bonheur avec ce livre qui allie ce qui, pour ma part, me convainc particulièrement quand il s'agit de romans historiques : la fiabilité de l'historien et les bases solides d'un récit romancé certes mais alimenté par des faits authentiques et documentés et le style du romancier, qui nous fait nous immerger entièrement dans une ambiance et une époque bien restituée. Pour moi, une réussite : j'ai sillonné les quartiers malfamés de Paris comme les couloirs et les salons de Versailles, dans le sillage de La Reynie, un personnage un peu figé et convenu et qui reprend de la consistance sous la plume de Philippe Madral.

    Gabriel Nicolas de La Reynie - Pierre Mignard.jpg

     

    Portrait de Gabriel-Nicolas de La Reynie par Pierre Mignard. Lieutenant général de police de 1667 à 1697, son nom reste lié à jamais à l'Affaire des Poisons, dont il mena l'instruction. 

    En Bref :

    Les + : le style dynamique de l'auteur, servi par un contexte historique restitué de manière cohérente et rigoureuse. Une vraie réussite. 
    Les - : pour moi, aucun. Un roman historique comme je les aime.


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 29 Octobre à 11:01

    Je suis totalement conquise par ta chronique. J'aime énormément le fait que ce soit l'enquêteur qui raconte l'histoire ! Une très belle découverte littéraire, merci !

      • Jeudi 29 Octobre à 15:21

        C'est un roman qui mériterait d'être connu et qui ne l'est pas beaucoup (en même temps, il est récent et n'est pas encore sorti en poche)... happy Je sais que tu aimes l'Histoire, comme moi et je pense que ce roman pourrait totalement te correspondre...et l'idée de faire de La Reynie le narrateur est très intéressante, je trouve ! On est littéralement plongé au cœur du sujet, dans l'enquête et rien ne nous est épargné...comme rien n'est épargné à La Reynie et à ses policiers, d'ailleurs. J'ai eu le sentiment que l'Affaire des Poisons était peut-être la première affaire criminelle dont l'instruction est si moderne (à quelques exceptions près, bien évidemment...). Une belle lecture, qui montre les zones d'ombres du règne flamboyant de Louis XIV ! 

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