• L'Amie Prodigieuse, tome 3, Celle qui fuit et celle qui reste ; Elena Ferrante

    « Le moindre choix a son histoire, et beaucoup d'événements de notre existence restent tapis dans un coin en attendant le moment de surgir, et ce moment finit par arriver. »

    Couverture L'Amie prodigieuse, tome 3 : Celle qui fuit et celle qui reste

     

     

        Publié en 2013 en Italie

      En 2018 en France (pour la présente édition)

      Titre original : Storia di chi fugge e di chi resta

      Editions Folio

      544 pages

     

     

     

     

     

    Résumé :

    « Nous vivons une époque décisive, tout est en train d'exploser. Participe, impose ta présence ! »

    Alors que les événements de 1968 s'annoncent, que les mouvements féministes et protestataires s'organisent, Elena, diplômée de l'Ecole normale supérieure de Pise, se retrouve au premier rang. Elle vient de publier un roman inspiré de ses amours de jeunesse qui rencontre un certain succès tout en faisant scandale. Lila, elle, a quitté son mari Stefano et travaille dur dans une usine où elle subit le harcèlement des hommes et découvre les débuts de la lutte prolétaire. Pour les deux jeunes femmes, comme pour l'Italie, c'est le début d'une période de grands bouleversements. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Depuis la fin de l’été 2019, j’ai un petit rituel : lire un tome de L’Amie prodigieuse, la saga d’Elena Ferrante qui nous emmène en Italie, des années 50 à nos jours. Le fil rouge de cette saga, c’est l’amitié d’enfance qui unit deux petites filles dans la Naples des années 1950 : Elena Greco et Raffaella Cerullo, surnommées Lenù et Lila (ou Lina) sont nées à quelques mois d’écart, en 1944. Elles grandissent dans le même quartier populaire de Naples, dans les années qui suivent la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Leurs familles ne sont pas riches, elles grandissent dans une quasi-misère dont on ne peut espérer sortir que par les études, l’école et encore faut-il avoir la chance de pouvoir y aller suffisamment longtemps…
    Dans le deuxième tome, les relations entre les deux amies se sont distendues, elles ont grandi, l’une d’elles est mariée, expérimente la vie à deux tandis que l’autre se consacre à ses études et commence à éprouver un véritable intérêt pour la littérature et les mots. Les expériences se font désormais en parallèle et moins souvent en commun, Lenù et Lila s’éloignent un peu, parce que leurs vies ne correspondent plus et que l’une a ce que l’autre n’a jamais eu et souhaitait tellement avoir.
    Celle qui fuit et celle qui reste est donc le troisième tome de cette saga qui en compte quatre. Selon les mots de l’auteure c’est le tome de la « période intermédiaire », entre la prime jeunesse et la maturité. Lila et Lenù ne sont plus adolescentes ni vraiment des jeunes femmes et s’acheminent doucement vers un âge mûr qui présage une certaine stabilité. Mais, dans l’Italie de la fin des années 60 et des années 70, tout est instable : un vent de liberté s’accompagnant de violences souffle sur le pays. Un vent de revendications aussi, dans le sillage des événements de mai 1968, des manifestations contre la guerre du Vietnam. A Naples, gangrénée par une violence immémoriale, les communistes, les syndicalistes s’opposent méchamment aux camorristes et aux fascistes, tels les frères Solara qui, dans le quartier où Lila et Lenù, dictent leurs lois. Les deux jeunes femmes, à divers degrés, sont gagnées par ce souffle nouveau : féminisme, revendications salariales, syndicalisme…tout semble être en mouvement dans une société encore foncièrement patriarcale et marquée par des coutumes ancestrales fortes (par exemple, le père de Lila a refusé qu’elle continue l’école au-delà de la primaire, parce que les filles n’ont pas besoin d’étudier).
    Les différences entre les deux amies se sont creusées et le fossé semble irrémédiablement infranchissable entre Lila et Lenù : la première est « restée au pays », elle n’a pas quitté Naples et, malgré ses aptitudes scolaires, n’a pas pu continuer ses études, jalousant Lenù qui a pu le faire. Lila, mariée et mère trop jeune, s’est soudain trouvée insatisfaite dans une vie qui ne lui convenait pas et qu’elle n’a pas réellement choisie. Pourtant, son émancipation, à une époque où cela ne va pas de soi, ne lui a pas forcément apporté la sérénité qu’elle espérait : Lila se retrouve à trimer dans une usine de salaisons, dans des conditions de travail particulièrement pénibles pour faire manger son fils et vit dans un appartement miteux de San Giovanni a Teduccio, tandis que Lenù, à Milan puis à Florence, fréquente le milieu intellectuel, se trouve aux premières loges de cette effervescence qui est en passe de changer le monde et fait de la seconde moitié du XXème siècle le début de notre époque et de notre quotidien. La jeune femme se retrouve confrontée à des étudiants exaltés, des intellectuels qui réfléchissent et théorisent tout, aux premières féministes qui revendiquent la liberté des femmes et profèrent parfois des discours radicaux concernant les hommes et les relations qui les unit à eux. Surtout, Lenù, après des relations brèves et sans lendemain, s’apprête à sauter le pas : elle va épouser Pietro Airota, rencontré à Milan, futur professeur d’université, issu lui-même d’un milieu aisé et bourgeois dans lequel Lenù ne se sent pas forcément elle-même mais qui l’accepte, apparemment, sans condition.

    L'Amie prodigieuse 3 : diffusion sur la Rai début 2022 - CineReflex


    Deux femmes. Deux vies différentes et, entre elles deux, un lien de plus en plus fragile et ténu. Parce qu’elle s’est éloignée, parce qu’elle est celle qui a fui, qui a fait des études, Lenù ne fait plus réellement partie du quartier, où elle revient quasi en étrangère, suscitant la déférence de certains, le mépris poli d’autres. Lila, elle, est celle qui est reste, celle qui est semble plus marquée par une sorte de déterminisme social, reproduisant les choix de ses parents, ne semblant pas vouloir sortir de mécanismes qui semblent immuables comme des malédictions mais jalousant farouchement en secret son amie qui, elle, a réussi à s’en défaire, a connu une certaine notoriété en publiant un roman alors qu’elle était toute jeune encore, un roman qui a eu un certain succès. Et en même temps, cette jalousie de la part de Lila se double d’une certaine condescendance devant les choix consensuels de Lenù : un mari, une maison, des enfants, une vie qu’elle ne peut s’empêcher de considérer comme trop rangée et banale, en marge du vent nouveau qui souffle et qui n’emportera que ceux qui sont prêts à tout lui sacrifier.
    Et puis, le fossé se comble un peu quand Lila, à force de patience et de courage parvient à s’extirper de la situation précaire dans laquelle elle est tombée en renonçant à son mariage. Au même moment, fragilisée par une expérience compliquée de la maternité, Lenù n’a jamais autant douté. Sur elle, son talent d’écrivaine, son mari, son mariage, sa place dans un monde qui lui semble artificiel. Et celle qui a fui le quartier et Naples n’y a jamais autant pensé avec nostalgie tandis que l’autre n’a toujours qu’une idée en tête : se sortir de cette misère endémique pour ne pas en faire une fatalité parce que rien, au fond, n’est impossible.
    Malgré un début un peu confus (les souvenirs s’entremêlent étroitement ainsi que les époques), je me suis vite retrouvée dans cet univers familier qui me plaît beaucoup. J’avais aimé quasiment dès les premières pages le premier tome. Pourtant, il ne se passe pas grand-chose, en soi, dans cette saga : c’est surtout le récit, en forme de chronique, de la vie d’un quartier italien, de ses habitants, de ses familles…pas d’aventure, pas de suspense, juste la vraie vie. Raconté par quelqu’un d’autre, peut-être ce récit aurait eu quelque chose de barbant. Mais raconté par Elena Ferrante, il est forcément transcendé par son style unique et sa capacité analytique, son don de mettre des mots justes, efficaces et percutants sur des notions abstraites. L’écriture d’Elena Ferrante est acérée, acide, parfois plus tendre en tout cas, extrêmement lucide et parfois d’une froideur chirurgicale mais une chose est sûre, c’est qu’elle ne laisse jamais indifférent.
    Je sais que certains lecteurs ont trouvé les personnages antipathiques : c’est vrai qu’on a connu des univers plus chaleureux mais je crois que le but premier de cette saga n’est pas de faire aimer ses personnages. Ils sont justes là pour illustrer un univers plus vaste et qui les dépassent un peu, qui les a forgés aussi. Les frères Solara, petits camorristes du quartier, qui font leur loi appuyés par leur usurière de mère, n’ont effectivement rien de sympathique mais sont des produits de cette Italie du Sud laborieuse et gouailleuse, cette Italie très pauvre et populaire post-guerre. La petite Lila a bien changé elle aussi et n’a effectivement rien d’agréable mais en même temps, sa détermination et sa volonté de s’en sortir l’ont forgée et elle ne recule devant rien, pas même des mots parfois acerbes envers celle qui fut son amie d’enfance. Bref, tout ça pour dire que cela ne m’a pas gênée outre-mesure, ni dans ce tome, ni dans les précédents, au contraire. Je suis toujours ravie de retrouver Lila, Lenù et les personnages satellites qui ne cessent d’évoluer à mesure que l’on avance dans le récit. Certes, on ne s’attache pas forcément à eux mais malgré tout ce n’est pas déplaisant de les suivre.
    L’écriture d’Elena Ferrante est très visuelle, très « sensitive » (je ne sais pas trop comment exprimer cela) : je pense que c’est aussi pour ça que j’ai pu entrer sans trop de problème dans cet univers pas forcément évident de prime abord et qui me faisait d’ailleurs un peu peur avant de me lancer (j’ai gardé le premier tome bien longtemps dans ma PAL avant de me décider). On y ressent tout, les doutes, les peurs, les joies, on visualise le quartier, ses rues miteuses, ses immeubles branlants, l’usine où travaille Lila, dans des vapeurs graisseuses et nauséabondes, du matin jusqu’au soir ou, au contraire, l’excitation de l’engagement, de la réflexion, de l’intellect dans les milieux fréquentés par les Airota ou dans les amphithéâtres des universités et l’atmosphère bien « comme il faut » de la vie dans laquelle Lenù s’installe après son mariage avec Pietro, qui se traduit par un beau logement lumineux aux hauts plafonds, une vie routinière et sans trop de surprises dans laquelle la jeune femme va finir par mettre un grand coup de pied, comme dans une fourmilière.

    L'Amie prodigieuse 3 : diffusion sur la Rai début 2022 - CineReflex

     
    Quelle est la place des femmes dans l’Italie des années 1970 ? Quelle est l’importance du mariage, de la maternité, du pouvoir des hommes ? Peut-on tout risquer, la stabilité d’une vie certes peu satisfaisante mais qui n’implique pas que soi, un certain équilibre pour une vie plus exaltante mais aussi plus floue ? Le grand amour triomphe-t-il de tout, peut-il triompher de tout même si on y croit très fort ? Quels sont les bons choix à prendre ? Peut-on revenir dessus et comment en supporter les conséquences ? Peut-on s’émanciper du milieu dans lequel on est né ou bien collera-t-il toujours à la peau de ceux qui veulent s’en sortir, comme une gangue ?
    Celle qui fuit et celle qui reste est donc un tome très dense même si ce n’est pas forcément ce qu’il laisse présager au départ. Les petites histoires se mêlent à la plus grande et lui donnent ainsi une dimension historique très présente. Certes, elle était déjà là aussi dans les deux premiers tomes mais j’ai eu l’impression que l’auteure s’attardait plus sur le contexte de l’époque dans ce tome-ci, parce que finalement, Lila et Lenù en font étroitement partie, même si c’est de façon différente.
    N’ayons pas peur des mots : pour moi l’univers de L’Amie prodigieuse est vraiment passionnant. Il explore énormément de thématiques et l’amitié en fil rouge de ces deux petites napolitaines a quelque chose d’unique et de touchant, nous renvoyant immanquablement à nos propres souvenirs. Les relations en demi-teinte décrites dans ce tome la colorent d’une certaine amertume et mélancolie et pourtant, Lila et Lenù semblent toujours liées par quelque chose qui les dépasse. Elena Ferrante a vraiment su transcender le quotidien pour nous offrir une saga vivante et vibrante, pleine d’événements qui font sa richesse. Il n’y a pas vraiment besoin de rebondissements à chaque page pour être captivé, il n’y a pas besoin de suspense. Un contexte riche et passionnant, des personnages creusés à la psychologie qui est tout sauf neutre et voilà comment passionner les lecteurs.
    J’ai déjà hâte de lire le tome 4 et en même temps, je suis déjà nostalgique à l’idée de quitter cet univers qui n’a certes rien de beau et dans lequel je me sens pourtant si bien, dès que j’ouvre un des volumes et retrouve Lila, Lenù et les autres. 

    En Bref :

    Les + : une histoire toujours aussi dense, passionnante, on s'y croirait, c'est tellement visuel. 
    Les - :
    un début légèrement confus, j'ai eu un peu de mal à me situer mais heureusement cette sensation disparaît très rapidement.


    L'Amie Prodigieuse, tome 3, Celle qui fuit et celle qui reste ; Elena Ferrante

    Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle

     

     


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 8 Septembre à 08:46
    Carole

    Hello, merci beaucoup pour cet article qui me confirme qu'il n'y a plus d'hésitation a avoir, je commence juste le tome 1 de cette saga et déjà je me régale.

    Bonne journée

     

     

      • Mercredi 8 Septembre à 11:04

        Bonjour Carole et merci pour ce commentaire. Si tu te régales avec le tome 1, c'est bon signe. Personnellement, je me souviens avoir été happée directement par l'univers d'Elena Ferrante et cela ne fait que se confirmer à mesure que j'avance dans la saga. Je te souhaite une très bonne lecture ! 

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