• Le Siècle de Florence, tome 3, L'Obsession Vinci ; Sophie Chauveau

    « Il n'y a pas de progrès en art, seulement des innovations techniques, des changements de point de vue, de si légères variations... »

    L'Obsession Vinci ; Sophie Chauveau

     

    Publié en 2009

    Editions Folio

    528 pages

    Troisième tome de la saga Le Siècle de Florence

    Résumé :

    Qui était vraiment Léonard de Vinci ? 
    On connaît l'inventeur virtuose, le scientifique précurseur...mais qu'en est-il de l'homme, des ressorts de sa créativité ? Des bas-fonds de Florence à la forteresse de Ludovic le More, des campagnes guerrières de Borgia à la cour de François Ier, Léonard veut tout connaître, tout essayer, tout explorer. 
    Sa ville, Florence, le boude. Rome le rejette. Venise se méfie de lui...Pourquoi ? Quelles relations eut-il avec ses pairs, Michel-Ange et Botticelli ? 
    Sophie Chauveau nous raconte la vie de Léonard de Vinci avec la rigueur et la puissance narrative qui ont fait le succès de La Passion Lippi et du Rêve Botticelli. Elle rend ainsi hommage aux artistes qui ont, il y'a cinq siècles, conquis leur liberté. « Le siècle de Florence » s'éteint avec le plus mystérieux d'entre eux. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    L'Obsession Vinci clôture la saga florentine de Sophie Chauveau, Le Siècle de Florence -tout simplement-, commencée avec La Passion Lippi, continuée avec Le Rêve Botticelli et terminé, donc, avec le personnage le plus riche, peut-être, le plus complet : Leonardo di ser Piero da Vinci, plus connu sous le nom de Léonard de Vinci, le plus génial des artistes florentins, le plus scientifique et surtout, le plus français -même s'il ne passe finalement que les trois dernières années de sa vie à Amboise. 
    Léonard de Vinci est un personnage particulièrement fascinant et qui avait bien sûr toute sa place dans ce triptyque sur le Quattrocento florentin. Après m'être émerveillée de la perfection des anges et des madones de Lippi, dont le modèle était une nonne qu'il enlèvera et qui sera la mère de ses enfants, Lucrezia Buti, avoir vibré avec Botticelli, le plus torturé, le plus à fleur de peau, le formidable auteur du Printemps et de La Naissance de Vénus, c'est donc avec de Vinci que Sophie Chauveau nous donne rendez-vous.
    Né en 1452, le futur grand Léonard est de petite naissance. Il est le fils d'un notaire, Piero da Vinci et d'une servante, Catarina. En un mot, c'est un bâtard. Tout jeune, il est vite remarqué par Verrocchio, sculpteur, peintre et orfèvre, qui en fait son élève. Homosexuel invétéré, le très beau Léonard se perd dans une vie dissolue avec ses compagnons. S'il y'a bien d'une chose dont on peu taxer les artistes florentins de l'époque, c'est bien d'anticonformisme. Que ce soient Lippi, moine lui-même qui se défroque pour épouser une religieuse ou bien les autres artistes qui s'adonnent à la sodomie, considérée comme un péché, parfois même puni de mort, une chose est sûre, c'est que la morale est le cadet de leurs soucis et que flotte sur la Florence de la fin du XVème siècle un parfum de licence et de corruption. Mais c'est aussi l'époque qui va nous donner le plus de talentueux artistes et des tableaux devenus emblématiques. Déçu par les Médicis, Léonoard décide de quitter leur cité. Il va s'installer à Milan, où il travaillera plusieurs années au service de Ludovico Sforza, surnommé le More. Ce sont ensuite Rome, Bologne, Venise qui l'accueillent, mais jamais tout à fait. Puis la France, qui sera sa dernière demeure, car à l'époque de Léonard, les rois français caressent le doux rêve d'établir leur puissance de l'autre côté des Alpes. L'utopie commence avec Charles VIII puis se poursuit avec Louis XII, fort de sa filiation avec les Visconti, supplantés à Milan par les Sforza et qui se verrait bien mettre la main sur le duché qui a autrefois vu naître sa grand-mère, Valentine Visconti. Son successeur, François Ier, marche dans ses pas, pour son malheur pourrait-on dire puisque la terrible défaite de Pavie sonne le glas des espérances françaises dans la péninsule. Mais, de ses voyages, le roi a ramené le goût de l'Italie, des influences qui se traduiront tout au long du XVIème siècle en France. Et surtout, il a proposé à Léonard de se mettre à son service. C'est donc en France, au bord de la Loire, à Amboise, que Léonard de Vinci passe ses dernières années, meurt -en 1519- et est inhumé. Il connaît alors une notoriété qui ne s'éteindra pas et perdure encore aujourd'hui. Pour nous, très souvent, le nom de Vinci est synonyme de génie.
    Et pourtant, de son vivant, comme pour beaucoup d'autres artistes dont il est le contemporain, rien n'est simple. Homosexuel invétéré, jouisseur, grandiloquent, gaucher -donc inverti, sur tous les plans-, Léonard est différent, trop peut-être pour être facilement compris. Sa carrière démarre doucement, il scandalise, il choque, se voit refuser les oeuvres qui avaient été commandées parce que non conventionnelles. Nomade, il ne connaît pas vraiment le succès jusqu'à devenir le protégé du roi de France, qui l'accueille et le loge, au château du Clos-Lucé, où Léonard va pouvoir, au cours des dernières années de sa vie, s'adonner pleinement à toutes ses passions.
    Car elles étaient nombreuses, ces passions. Autodidacte, Léonard va pousser la curiosité jusqu'au génie. Artiste, mais pas que, il se passionne pour la médecine -les dissections auxquelles il s'adonne lui permettent non seulement de bien connaître le corps humain et son fonctionnement mais aussi de le rendre, en peinture, le plus précisément possible-, pour les sciences en tous genres. Amateur de musique, il est aussi compositeur et poète. Philosophe. Mathématicien et j'en passe. Curieux de tout et jusqu'au bout, Léonard, en avance sur son temps -mais peut-être pas aussi visionnaire qu'on a pu cependant le penser à une époque-, est un grand homme, un grand scientifique, un grand artiste, un grand intellectuel qui essaie par tous les moyens de comprendre le monde dans lequel il vit, retranscrivant le théorique en pratique, sans cesse, tout le temps. Mais rien n'a été évident pour lui, comme pour la plupart des artistes du temps, dépendants des Grands ou de l'Eglise, parfois contraints à la misère faute de commandes ou condamnés pour leurs mœurs.

    L'Annonciation par Léonard de Vinci (1475-1480)

    Le roman de Sophie Chauveau nous emmène des années 1470 jusqu'en 1519, des rives de l'Arno, jusqu'à celles de la Loire -plus tard chantées par Joachim du Bellay. Léonard a alors une vingtaine d'années. Il peint déjà, il est entouré de toute une clique d'accolytes plus ou moins talentueux -parmi eux, même s'il arrive sur le tard, on citera le fameux Salaï, petit voyou milanais mais au visage d'ange qui le prêtera à plusieurs tableaux de Léonard et notamment son Jean-Baptiste. La plupart sont ses amants, ce qui révulse son père, qui peine à admettre sa bâtardise -même s'il en est responsable- et surtout, sa sexualité scandaleuse, qui ternit le nom de Vinci. Léonard est un beau jeune homme, courtisé, ayant du succès, aimant se perdre dans les lieux de plaisir. Les années se déroulent, la jeunesse, puis l'âge mûr et enfin, la vieillesse, passée loin de son pays natal. C'est elle la plus connue de nous, finalement. Lorsqu'on évoque aujourd'hui Léonard de Vinci, c'est l'image d'un sage vieillard, les cheveux blancs et la barbe longue, telle que représentée sur l'un de ses autoportraits, daté d'entre 1512 et 1515. Mais on oublie qu'il a été jeune, comme tout un chacun et que Léonard a été un homme beau, sensuel, dans la fleur de l'âge, désiré et désirable. Une force de la nature, qui plaît aux hommes comme aux femmes mais qui n'aime que ceux de son sexe.
    L'Obsession Vinci est d'ailleurs un roman extrêmement érotique et sensuel, dans lequel transparaît le désir, affleurant sur les pages. Sophie Chaveau dépeint son personnage comme un très bel homme, grand, les cheveux longs, les yeux sombres. Beau, en un mot, jeune et plein de vie. On en deviendrait presque un peu amoureux de lui, comme si le désir que sème Léonard sur son passage se communiquait au lecteur. Oublié, le vieillard aux allures de philosophe, Léonard est un être qui jouit, qui donne du plaisir et qui se perd dans son art. Car cette dimension très sexuelle de sa vie -le sexe, qu'il considère comme une nécessité, un vrai besoin vital- se communique vite à son art et à la manière dont il le perçoit. La passion qu'il peut éprouver pour un bel homme, il va la ressentir aussi pour un projet, une sculpture, une toile, une fresque, une nouvelle toquade. Léonard aime, beaucoup et très fort. Et il aime tout, il est curieux de tout. C'est un être extrêmement riche et complexe que l'auteure parvient à nous décrire avec le plus de précision possible.
    Au-delà de ce destin exceptionnel, ce que j'aime dans les romans de Sophie Chaveau, ce que j'aime infiniment pourrais-je même dire, c'est son style. Il est puissant et racé et s'il s'adaptait déjà parfaitement à la relation des destins de Lippi et Botticelli, il épouse totalement la grandiose destinée de Léonard, le fils de notaire devenu le génie universel. J'ai vraiment l'impression que l'auteure s'adapte totalement à son sujet, le vit, le ressent, le porte. C'est ce qui transparaît dans l'écriture, très vivante, en tous cas. Les phrases sont courtes, le récit est au présent : cela pourrait lui donner un rythme monocorde, un peu saccadé mais il n'en est rien, au contraire. J'ai pris énormément de plaisir à la lire, encore une fois. Son style, unique et vraiment plaisant fait beaucoup pour le roman, je crois.
    Petit bémol, note discordante dans ce concert de louanges : quelques approximations historiques, c'est dommage et cela a fait s'éloigner le coup de cœur, pour moi. Par exemple, lorsque Léonard arrive, au début des années 1480, à Milan, pour se mettre au service de Ludovico Sforza, le pape n'est pas encore Alexandre VI Borgia ; Charles VIII n'est pas mort en jouant à la paume mais en s'y rendant ; enfin Louis XII est mort le 1er janvier 1515 et non pas le neuf -c'est sa première épouse, Anne de Bretagne, qui est morte un 9 janvier.

    La Cène, peinte à fresque pour le réfectoire du couvent Santa Maria delle Grazie à Milan (1495-1498) : jusqu'au XIXème siècle, cette oeuvre, qui a depuis nécessité d'importants travaux de restauration, était considérée comme le chef-d'oeuvre de Léonard

    A part ça, je n'ai pas vraiment grand chose à reprocher au roman. Quelle est la part d'imaginaire, de vérité ? Je n'ai pas envie d'entrer dans ce jeu-là et de chercher. J'ai aimé ce que Sophie Chauveau a fait de Léonard et ça suffit, je crois. Le roman, très intime, faisant la part belle aux sentiments, est bien évidemment mâtiné d'imaginaire, sans que cela vienne pour autant entacher l'aspect plus historique du récit -car Léonard vit à une époque très riche où se croisent beaucoup de grandes figures : Laurent le Magnifique, Savonarole, des grands artistes, des papes...
    Le côté très psychologique de l'oeuvre m'a plu, comme il m'avait déjà plu dans La Passion Lippi et Le Rêve Botticelli. Si l'auteure s'était contentée de faire une banale relation du destin d'artiste de son sujet, sans creuser l'intime, le personnel, cela serait devenu une accumulation d’œuvres, d'événements, sans aucune saveur. Aborder le caractère un peu plus personnel du personnage principal, c'est lui rendre un peu de vie. Qui, aujourd'hui, même le meilleur des historiens, peut prétendre connaître à la perfection l'intellect et le moi intérieur de Léonard ou de tout autre personnage historique ? Peut-on considérer alors que Sophie Chauveau extrapole ? Je ne crois pas. Je me plais à penser que, même si l'époque ne connaissait pas aussi bien que nous les sentiments humains et leurs mécanismes, ils ont toujours été sensiblement les mêmes. Peut-être pas abordés de la même façon, mais les mêmes. Pour moi, l'homme du XXIème siècle raisonne et s'articule, intimement, de la même façon que l'homme de la Renaissance. Prêter à ce caractère universel à ces grands peintres, c'est les faire descendre un peu du piédestal que l'Histoire leur a créé. C'est les remettre à notre portée et les faire redevenir, le temps d'un livre, des humains, qui sont peut-être morts depuis longtemps mais ont vécu, mus par des désirs, des passions, des peines, des désillusions, des joies. Plus haut, j'ai évoqué la sensualité du roman et c'est vrai qu'elle est très présente, très perceptible. Sensualité et désir. Mais j'ai omis de parler aussi de l'émotion. Le roman est extrême en tout, comme Léonard et, notamment, dans les impressions qu'il suscite en nous, lecteurs. On en vient à désirer Léonard ou à pleurer pour lui. Personnellement, je suis passée par tout un panel d'émotions et de ressentis à la lecture de ce roman qui a le mérite d'être tout sauf linéaire.
    L'Obsession Vinci est un bon cru, un bon roman historique -ne perdons pas de vue cependant qu'il s'agit avant tout d'une fiction. Mon intérêt pour la saga n'a cessé de grandir à mesure que je la découvrais. J'ai même un réel coup de coeur pour Le Rêve Botticelli, lors de ma lecture en 2015. Un roman qui reste encore très présent à mon esprit, comme le restera L'Obsession Vinci. Le bouquet final est vraiment grandiose et ce roman clôture merveilleusement bien cette trilogie très artistique et masculine, où trois portraits d'hommes sont magnifiquement racontés par une plume de femme qui a su se mettre à leur place, mieux, leur redonner une voix, cinq cents plus tard.
    Je n'ai été déçue par aucune de ces biographies romancées consacrées aux grands artistes que j'aie pu lire depuis plusieurs années... Et ils sont nombreux les auteurs à s'être sentis inspirés par ces grandes destinées : Mathias Enard et Léonor de Récondo par Michel Ange, Dominique Fernandez par Le Caravage et enfin, Sophie Chauveau par la Renaissance florentine, entre ombres et lumières, toute en contraste et en clair-obscur dont Léonard, en perfecteur du fameux sfumato, est certainement le meilleur et le plus formidable des symboles.

    La fameuse Joconde, peinte entre 1503 et 1506, l'un des tableaux les plus mondialement connus

     

    En Bref :

    Les + : le style de l'auteure qui s'adapte très facilement à son sujet et l'épouse parfaitement ; le sujet en lui-même, pour son génie et sa richesse. 
    Les - : quelques approximations historiques, c'est dommage. 


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  • Commentaires

    1
    Lundi 5 Février à 17:57

    J'ai tellement été sous le charme du premier tome consacré à Lippi (celui sur Botticelli m'attends dans ma pile) que je souhaite découvrir tous ses ouvrages. On s'en que l'auteur passe beaucoup de temps à se documenter, à faire des recherches et elle a une telle plume que l'on se croit vraiment auprès des personnages à ces époques d'art et de beauté ! 

    Je suis fasciné, comme beaucoup, par Léonard de Vinci, j'ai donc hâte de lire cet œuvre, surtout après avoir lu ton travail. 

      • Lundi 5 Février à 19:33

        Des trois tomes, j'avoue avoir une préférence pour Le Rêve Botticelli, qui avait été un vrai coup de coeur, en 2015. ^^ La Passion Lippi est un peu plus lointain dans mon esprit mais je me souviens avoir aimé. Je ne sais pas si j'aurais lu ce livre au départ mais on me l'a offert lors d'un swap et je me suis dit que c'était l'occasion. ^^ Hier, j'ai lu une chronique de L'Obsession Vinci justement (j'aime bien connaître l'opinion des autres lecteurs sur un livre que je lis ou que j'ai lu) et une personne avait publié un commentaire extrêmement critique de La Passion Lippi, insinuant que c'était un tissu de mensonges. Très honnêtement, je ne connais pas suffisamment la vie de Lippi, ni celle de Botticelli, encore moins celle de Vinci pour pouvoir prendre du recul à ce niveau-là...

        Je n'ai pas non plus, je crois, envie de rentrer dans ce jeu...effectivement, dans L'Obsession Vinci, j'ai découvert quelques approximations, des anachronismes... mais...ces romans restent des fictions et ils sont tellement plus que ça : quelques petites libertés prises avec l'Histoire établie, quelques petites erreurs... Ces récits sont forts et puissants... Au-delà même des sujets traités, qui sont des artistes majeurs de l'Histoire italienne, il y'a la plume forte, puissante et racée de Sophie Chauveau. 

        Je crois que j'aime tellement son style que je serais prête à tout lui pardonner... Cela dit, ce commentaire m'a donné envie de me replonger (un jour) dans La Passion Lippi... Cette deuxième lecture pourrait peut-être faire apparaître des points négatifs qui, lors de ma découverte première sont passés à la trappe... Mais je suis sûre que le récit ne perdra rien de sa force malgré tout. ^^

        L'Obsession Vinci m'a énormément plu, j'ai passé un très bon moment surtout parce que, au-delà de l'artiste, du génie, c'est un homme que j'ai découvert : Léonard derrière de Vinci, en quelque sorte. 

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