• Les Âges Sombres ; Karen Maitland

    « Quand le jugement de Dieu s'abat sur la terre, toute âme humaine devrait s'agenouiller et prier pour être épargnée. »

    Les Âges Sombres ; Karen Maitland

    Publié en 2010 en Angleterre ; en 2014 en France (pour la présente édition)

    Titre original : The Owl Killers

    Editions Pocket (collection Romans Étrangers)

    763 pages


    Résumé : 

    1321, en Angleterre. Le village d'Ulewic est déchiré entre deux âges, entre légendes païennes et croyances chrétiennes, entre le manoir de Lord d'Acaster et la communauté nouvelle des soeurs béguines, jusqu'alors tolérées. Mais les choses commencent à changer. Des saisons rigoureuses, récoltes gâchées et troupeaux dévastés, réveillent des peurs ancestrales. Le besoin d'un bouc émissaire se fait sentir.                                                                                                                                         Un groupe d'hommes du village, dont on ignore l'identité, va en profiter pour s'en prendre aux béguines et semer la terreur, le meurtre et la superstition...faisant entrer Ulewic dans le temps des âges sombres. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au XIVème siècle, quelque part en Est-Anglais, le modeste village d'Ulewic est la proie d'une lutte sans merci entre chrétiens et partisans des anciens rites païens et superstitions qui n'ont pas totalement été éradiqués à l'arrivée de l'Eglise catholique, qui a eu, de plus, du mal à s'implanter dans cette région pauvre et violente, battue par les vents de la mer du Nord.
    Dans cette même bourgade se sont installées, trois ans auparavant, une communauté de femmes venues de Flandres et que l'on appelle des béguines. Avant d'aller plus avant, peut-être vous dois-je quelques explications historiques car le béguinage est un mouvement finalement assez méconnu mais qui, justement au XIVème siècle, commençait à prendre tout son essor en Europe du Nord -il existait cependant depuis la fin du XIIème siècle, date à laquelle il est fait mention des premiers béguinages, qui se développèrent à la même période que certaines hérésies sévèrement réprimées par Rome, comme le catharisme ou les vaudois. Surtout répandu dans les anciennes Flandres -actuelle Belgique-, au Pays-Bas et en Allemagne, le mouvement du béguinage -begijnhof en néerlandais- se développe au Moyen Âge et perdure ensuite jusqu'à l'époque contemporaine. Il en existe encore de nos jours, notamment en Allemagne. C'était en général des communautés exclusivement féminines -bien qu'il en existât de mixtes aujourd'hui-, qui n'observaient aucune règle monastique existante ; de fait elles possédaient donc une grande liberté qui fut perçue négativement. Elles ne peuvent donc être considérées comme de réelles religieuses, bien que ces communautés se soient appuyées sur une observance assez rigoureuse de la religion et de ses rites : un béguinage est une communauté, mais laïque. Aucun vœu n'était requis des membres qui souhaitaient intégrer le béguinage, hormis celui de célibat, du moins le temps du séjour de la personne au béguinage que chacune pouvait quitter quand bon lui semblait. Les femmes avec enfants, veuves ou non mariées, étaient aussi accueillies sans ostracisme au sein des béguinages et ils étaient aussi un refuge, un bon compromis pour celles qui ne souhaitaient ni se marier ni prendre le voile. Elles subsistaient en pratiquant des activités artisanales, elles pouvaient aussi apporter des soins et un refuge aux malades et s'octroyaient parfois le droit d'aller prêcher dans les villages, traduire la Bible en langue vernaculaire et n'hésitaient pas à s'administrer les sacrements si d'aventure elles étaient excommuniées. Il arrivait qu'elles fassent du tort aux communautés masculines et l'Eglise vit l'expansion de leur mouvement d'un trait mauvais œil.
    Il semble que ce mouvement ait été circonscrit à un territoire bien spécifique au Moyen Âge, s'étendant entre le Nord de la France, les Flandres et l'Allemagne du Nord. Le mouvement est mentionné en Espagne mais de façon assez marginale. Des béguines tentèrent de s'installer en Angleterre, apparemment sans succès car il ne reste aujourd'hui presque aucun souvenir de ces tentatives d'implantation. Il semblerait que le mouvement n'ait rencontré aucun succès outre-Manche, les communautés finissant par se déliter d'elles-mêmes au bout de quelques années, à l'image de celle d'Ulewic, qui est au centre du récit du roman de Karen Maitland. Les béguines installées à Ulewic et y ayant fondé leur communauté, dans l'espoir de la voir essaimer sur l'île toute entière, sont originaires du béguinage de Bruges, Le Vignoble, fondé par des jeunes filles pieuses vers 1125 et pris sous la protection de la comtesse de Flandres elle-même, Marguerite de Constantinople en 1245.
    Mais leur installation en Angleterre sera tout sauf tranquille : confrontées à l'hostilité de l'Eglise mais aussi des habitants et de la prévention instinctive que l'on nourrissait à l'époque contre les femmes, elles doivent en plus faire face à une recrudescence des anciens cultes païens, portés par une bande effrayante d'hommes du village, appelés les Maîtres-Huants, des hommes aux masques de chouette qui terrorisent la population pour l'inciter à faire ce qu'ils demandent. Placés sous la protection d'une créature mi-oiseau mi-humaine, l'Owlman, il sème le désordre et le chaos à Ulewic et font s'enfoncer le petit village isolé dans une période troublée, alors même que le climat se détraque et que tempêtes et inondations d'une rare violence s'abattent sur la côte ouest du Norfolk...très vite, les béguines cristallisent les haines et se retrouvent donc accusées d'avoir lancé une malédiction sur les terres d'Ulewic.
    Tout le roman tourne autour de la chouette et des croyances et superstitions qui sont rattachées depuis longtemps à cet animal. On la retrouve, inquiétante, dès la couverture, puis partout ensuite dans le roman. Le nom du village, déjà, est un rappel direct à l'animal : Ulewic signifie, en vieil anglais, le « lieu de la chouette » -c'est un village fictif, sorti tout droit de l'imagination de Karen Maitland. Les Maîtres-Huants, par leur surnom, rappellent directement le nom que l'on donne couramment à cet animal : chat-huant et portent, pour dissimuler leur visage, un masque de grand duc. Enfin, le personnage de l'Owlman, sorti tout droit des plus vieilles légendes anglaises, est une créature monstrueuse, assimilée à un démon par la religion chrétienne et qui serait même encore apparue, il n'y a pas si longtemps, à des touristes en Cornouailles...la chouette est donc, dans ce roman, tantôt porteuse d'une symbolique positive, pour ceux défendant les anciennes croyances, ou négative voire démoniaque pour les chrétiens. 
    Bref, vous l'aurez compris, l'ambiance du roman est tendue, poisseuse, brumeuse. Nous sommes plongés aussitôt dans une atmosphère particulière, au cœur d'un Moyen Âge violent et corrompu : l'Eglise a la haute main sur des villageois ignares et indigents mais doit malgré cela continuer de se battre contre des traditions anciennes qui ont la vie dure et qui, si elles poursuivent finalement le même but que les prêtres -pouvoir, domination- n'ont absolument pas les mêmes motivations. Pour autant, c'est une vision clairement négative -mais au final assez juste- de l'Eglise de l'époque que nous livre l'auteure : des hommes instruits qui profitaient de leur pouvoir intellectuel pour asseoir leur domination sur les populations qu'ils pressuraient alors. Ce n'est en effet un mystère pour personne que l'Eglise s'est toujours appuyée sur la richesse et la vénalité pour prospérer. L'auteure ne nous en donne qu'un exemple criant ici. Et au milieu de cela, les béguines se trouvent donc à devoir lutter contre des croyances qui les révulsent et leur sont inconnues, celles qui remontent à des temps anciens mais aussi à l'hostilité de plus en plus violente de l'Eglise, qui s'appuie à l'époque sur une arme redoutable et redoutée : la Sainte Inquisition.
    Le roman est un thriller historique assez bien mené et il faut dire que le Moyen Âge se prête à ce genre de romans, comme il se prête bien aux romans de fantasy. Les Âges Sombres flirte d'ailleurs parfois avec ce genre, tout en restant solidement assis sur ses bases historiques, très travaillées et maîtrisées par l'auteure. Une seule entorse à la chronologie est faite, au détour du roman : l'histoire est censée se passer en 1321. A cette époque, c'est encore Edouard II, qui règne, pour six ans -il mourra prisonnier en 1327-, sur l'Angleterre. Dans son roman, Karen Maitland le fait mourir bien avant, mais cette mort anticipée sert son propos, on lui pardonnera donc cette petite erreur -qui n'en est d'ailleurs peut-être pas une vraiment. L'auteure ne s'expliquant pas ensuite dans les notes historiques de fin de roman, le doute est permis.
    J'ai aimé les repères spatio-temporels qu'elle utilise également tout au long du roman. La seule mention claire d'une date se fait en début de roman, avec l'annotation Anno Domini 1321. Puis les jours s'égrènent ensuite, de mai -on commence l'intrigue avec les feux de Beltane, troisième des quatre grandes fêtes celtiques, célébrée aux alentours du premier mai- à janvier -elle se termine le jour de la Saint-Vincent de Saragosse-, sans plus d'indications que celle du saint fêté ce jour. Comme il s'agit aujourd'hui, pour la plupart, de personnages ayant disparu de nos calendriers, le doute plane, on ne sait jamais à quelle période du mois on est mais j'ai vraiment aimé ce manque de précisions, considéré comme tel aujourd'hui, mais qui était alors le système usité au Moyen Âge. On ne datait pas alors les jours grâce aux nombres et aux chiffres aujourd'hui mais grâce aux fêtes des saints. Cela nous immerge donc plus encore dans l'intrigue, on l'on croise ensuite toutes les personnages qui symbolisent la société médiévale : les paysans, les prêtres, les prélats, les seigneurs, les anachorètes etc...
    J'ai trouvé la fin des Âges Sombres peut-être un peu abrupte, mais je dois avouer que j'ai vraiment aimé cette plongée dans le monde d'Ulewic. J'ai au départ été déroutée par le nombre important de personnages et notamment lorsque les chapitres étaient racontés par une béguine car elles portent toutes le nom de Martha et ne sont différenciées que par leur fonction : Servante Martha, directrice du béguinage, Guérisseuse Martha, Bergère Martha, Marchande Martha etc...il est donc difficile, au départ, de définir clairement chaque personnage, au contraire de ceux qui portent des noms différents et que l'on peut donc assez clairement identifier en imagination, mais cela vient assez rapidement quand on s'est habitué à cette dénomination particulière.
    J'ai trouvé ce roman captivant, angoissant à souhait, perdu dans les brumes des landes pelées de l'est de l'Angleterre. Chaque personnage m'a plu, dans le sens où je les ai trouvés ciselés, bien travaillés. Mais certains, comme Lord d'Acaster ou le père Ulfrid, curé de la paroisse, sont, où détestables ou pitoyables, c'est selon. Les habitants du village, encroûtés dans leur pauvreté, leur ignorance et leurs terres crasseuses, suscitent une certaine répulsion mais c'est en même temps un portrait sans concession de ce qu'était la vie du peuple à l'époque : sale, dégoûtante, difficile. Certains chapitres sont d'ailleurs assez écœurants mais justes. Quant à l'intrigue autour des Maîtres-Huants et de l'Owlman, elle est juste terrifiante à souhait ! De tout temps, on a cherché à se faire peur et même si on redoute la frayeur, on la recherche au fond de nous et le roman de Karen Maitland fait d'ailleurs naître en chaque lecteur une certaine tension qui fait battre le cœur mais pousse à tourner les pages encore et encore.
    Les Âges Sombres m'a totalement convaincue et je ressors de cette lecture un peu décoiffée mais totalement ravie ! Moi qui adore le Moyen Âge, je n'ai pas été déçue.

    En Bref :

    Les + : l'intrigue, le contexte historique, l'ambiance. Ce roman est captivant de bout en bout !
    Les - : Aucun ! Enfin, si...la fin peut-être un peu abrupte mais ce n'est vraiment qu'un tout petit petit bémol ! sarcastic


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 4 Janvier à 22:16
    Cellardoor

    J'avais commencé ce roman mais je l'ai laissé en plan il y a bien longtemps. Non pas parce qu'il était mauvais mais à cette époque là, je sais pas, je n'arrivais pas à me concentrer dessus. Il faut vraiment que je le recommence en 2017 ! Surtout que j'avais beaucoup aimé La compagnie des menteurs !

      • Mercredi 4 Janvier à 23:14

        Oh oui, ce serait dommage que tu le laisses de côté, tu passerais à côté d'une lecture captivante ! Mais je comprends aussi que tu aies ressenti le besoin de l'abandonner : peut-être tout simplement n'étais-tu pas suffisamment disponible pour cette lecture au moment où tu l'as entamée ? Personnellement, je l'ai commencée une fin d'après-midi d'août, il faisait super chaud, j'avais entre-fermé mes volets et j'ai démarré Les Âges Sombres dans une semi-pénombre et y ai passé peut-être une heure, pour me laisser le temps de découvrir l'ambiance, qui te saute au visage dès les premières pages ! Pendant toute ma lecture j'ai un sentiment de malaise, c'est un roman assez dérangeant...Il est génial et j'ai vraiment beaucoup aimé mais c'est vrai qu'il n'est pas évident à aborder ! En tous cas, je ne regrette pas d'avoir ajouté deux autres livres de Karen Maitland à ma PAL, je suis sûre de passer encore un bon moment avec ceux-ci ! 

        Justement, La Compagnie des Menteurs m'attend sagement depuis janvier dernier, j'ai très envie de le lire cette année ! ! tongue

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