• Les Soupers Assassins du Régent ; Michèle Barrière

    « Les mets que nous préparons sont des bijoux. Nous sommes les orfèvres du goût. »

    Les Soupers Assassins du Régent ; Michèle Barrière

     

    Publié en 2010

    Editions Le Livre de Poche (collection Policier)

    349 pages

    Résumé : 

    A la mort de Louis XIV, la Cour regagne Paris et renoue avec les plaisirs : le vin mousseux de Champagne, très en vogue, coule à flots au Palais-Royal. 
    Des marchands de vin parisiens, qui ne jurent que par le bourgogne, déclare la vin au vin « saute-bouchon ». Sont-ils responsables de l'empoisonnement d'une jeune comédienne ? A moins que le poison n'ait été destiné au Régent sur qui se concentrent des haines tenaces...Baptiste, fournisseur du Palais-Royal en vin de Champagne, et sa soeur Alixe, cuisinière attitrée du Régent, vont se trouver, bien malgré eux, mêlés à ces événements. 
    Avec ce cinquième tome des aventures de la famille Savoisy, le lecteur plonge au coeur de ces huit années de l'histoire de France annonciatrices des Lumières. Marivaux écrit ses premières pièces, Voltaire entre et sort de prison, John Law lance le papier-monnaie...Champagne ! 

    Ma Note : ★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Une fois n'est pas coutume, je découvre une saga dans le désordre.
    Il faut dire que ce n'est pas vraiment un choix de ma part mais plutôt les circonstances qui ont fait les choses comme cela. Reçus lors de deux swap différents, Meurtres au Potager du Roy et Les Soupers Assassins du Régent, respectivement quatrième et cinquième tome de la saga consacrée à la famille Savoisy, étaient en ma possession, alors que les autres, non. Ceci étant dit, après avoir lu ces deux tomes, j'ai bien envie de découvrir ceux qui se déroulent au Moyen Âge et à la Renaissance.
    Nous sommes donc en 1718. Louis XIV est mort depuis trois ans et Louis XV n'étant qu'un petit garçon de huit ans incapable de gouverner, c'est son cousin, Philippe d'Orléans, qui assume l'exercice réel du pouvoir. Cette période, qui court de 1715 à 1723, date de la majorité du jeune roi, qu'on appelle sobrement la Régence -avec un R majuscule pour la différencier de celles de Marie de Médicis ou Anne d'Autriche-, est relativement méconnue ou plutôt, devrions-nous dire, mal connue. L'image que nous avons de la Régence est bourrée de clichés et de jugements hâtifs et préconçus, qu'heureusement les historiens actuels tendent à minorer, car on se rend effectivement compte, grâce aux études actuelles, que la Régence de Philippe d'Orléans ne fut pas qu'une période orgiaque, durant laquelle on se vautrait sans vergogne dans la luxure, en jetant l'argent par les fenêtres. Philippe d'Orléans ne fut pas cet homme machiavélique empoisonnant à tour de bras les héritiers légitimes de son oncle le Roi-Soleil, pour se rapprocher du trône. Au contraire, on s'aperçoit aujourd'hui que la Régence est une période bien plus stable qu'il n'y paraît au premier abord et que le Régent, peut-être fêtard et amateur invétéré de jolies femmes, n'en était pas moins un bon administrateur, qui laissa entre les mains de son cousin et neveu, un royaume relativement stable et apaisé, après une fin de règne longue et éprouvante.
    J'ai beaucoup aimé cet aspect du roman. Peu nombreux sont les romanciers qui situent leurs intrigues à cette période charnière de notre Histoire, relativement courte et coincée entre deux grands règnes bien connus et très étudiés. Et j'ai trouvé que Michèle Barrière restituait bien l'ambiance licencieuse qui régnait alors sans tomber pour autant dans le vulgaire ou graveleux. Oui, la Régence est une période où on a beaucoup fait la fête, où les soupers se terminaient souvent en coucheries... mais entre ces fêtes qui dérapent et les orgies romaines, il y'a tout de même un grand pas et l'auteure évite de tomber dans le sensationnel et la surenchère pour faire plus vendeur. Sa vision de la Régence est vraisemblable et, je pense, plutôt conforme à celle de l'historiographie contemporaine. Certes, le Régent s'adonnait à la paillardise dans l'intimité mais fut aussi un bon administrateur, sensé et soucieux du pouvoir qu'il représentait et qu'on lui avait confié.
    L' autre aspect du roman qui m'a plu, c'est bien sûr l'aspect culinaire, qui est le fil conducteur voire la colonne vertébrale de la saga de Michèle Barrière. Se consacrer à l'alimentation dans l'Histoire n'est pas une mince affaire, ce n'est effectivement pas le sujet le plus traité mais l'auteure s'est astreinte à beaucoup de recherches et ses romans fonctionnent. Je crois d'ailleurs que le côté plus policier de ses livres est surtout là pour valoriser, servir, le côté plus gastronomique. Dans Meurtres au Potager du Roy, j'ai eu en effet l'impression que l'enquête était surtout un prétexte. Mon ressenti s'est confirmé avec Les Soupers Assassins du Régent sans que cela me gêne outre-mesure.
    Parlons maintenant des personnages, si vous le voulez bien. J'avais fait connaissance avec la famille Savoisy dans le tome précédent, avec Benjamin, rejeton d'une famille huguenote de Genève, d'origine française. Marié à Ninon, bouquetière fournissant en fleurs la belle-soeur du roi, la princesse Palatine, il avait abjuré sa foi pour épouser une catholique ce qui lui avait valu de se brouiller avec sa famille. De ce mariage sont nés deux enfants, Alixe, l'aînée, puis Baptiste. En 1718, les deux enfants rencontrés brièvement dans les ultimes pages de Meurtres au Potager du Roy, sont devenus des adultes. Leurs parents sont morts, Ninon en mettant au monde Baptiste et leur père, lors d'une expédition dans le Nouveau Monde. Baptiste est l'époux de la jolie Elise, fille de gantier-parfumeur et il fournit la Cour, notamment celle du Régent, en champagne, un vin mousseux de plus en plus apprécié. Ambitieux, il ne recule devant rien, quitte à se faire des ennemis. Alixe, elle, a trente-six ans et a repris le commerce de son parrain, où elle vend limonades et confiseries. Elle est veuve depuis près de dix ans et a aussi perdu ses deux enfants lors du terrible hiver 1709. Elle vit donc seule, des revenus de son commerce mais il lui arrive aussi de passer en cuisine pour préparer les fameux soupers du Régent, où il réunit sa clique de roués mais aussi ses maîtresses comme Madame de Parabère ou encore, Madame de Prie.

    Les petits soupers de la Régence vus par Bertrand Tavernier dans le film Que la fête commence (1975)


    En cette année 1718, alors que l’Écossais Law, grâce à son système de papier-monnaie, promet de rendre à la France toute sa richesse et que les Français découvrent la griserie mais aussi les cruelles désillusions de la spéculation financière, chez les fournisseurs de la Cour, l'on se déchire, surtout les marchands de vin, divisés en deux partis irrémédiablement ennemis. Les tenants des vins traditionnels s'opposent aux fournisseurs de champagne, ce vin pétillant qu'on commence à apprécier de plus en plus en France mais aussi en Hollande ou en Angleterre.
    Découvert -mais pas inventé- au siècle précédent par un moine de l'abbaye de Hautvillers, le fameux dom Pérignon, le principe -naturel et non pas artificiel- qui fait que certains vins champenois se chargent en gaz et deviennent donc pétillants est étudié et mieux compris. On commence à domestiquer ce vin, si l'on peut dire car, jusqu'ici, les bouteilles de champagne, sous l'effet de la pression des gaz, explosaient littéralement et des productions entières disparaissaient alors. Mieux maîtrisée, la production du champagne connaît un vrai développement en ce début de XVIIIeme siècle et ce vin apparaît sur les grandes tables, de plus en plus, au grand dam des autres producteurs, notamment les Bourguignons, qui voient leurs vins supplantés.
    Cette affaire se complique encore lorsqu'une jeune comédienne, invitée à un souper de Philippe d'Orléans meurt après avoir bu du champagne. Est-ce un empoisonnement ? Si tel est le cas, Baptiste Savoisy, fournisseur exclusif de la Cour en champagne pourrait bien se retrouver dans une situation délicate, être accusé du meurtre de la comédienne mais aussi de conspirer contre le Régent ce qui, en pleine conjuration de Cellamare, ne serait pas étonnant. Alixe va alors devoir mener une enquête pas dénuée de dangers, pour en apprendre un peu plus sur cette fameuse querelle autour du champagne et de l'implication réelle de son frère.
    En parallèle, le récit est émaillé de nombreuses recettes qu'on retrouve en fin d'ouvrage. Toutes, bien sûr n'y figurent pas, car elles ne sont plus forcément adaptées à nos palais du XXIème siècle.
    L'époque est à l'émulation culinaire, mais la grande cuisine française en est encore à ses balbutiements. Sous l'influence de la Cour et des grands nobles, à commencer par Louis XIV, amateur de bonne chère, se nourrir n'est plus seulement un besoin naturel mais aussi un plaisir. La lourde nourriture gothique des siècles passés est en train d'être supplantée par une cuisine, pas forcément plus saine, mais plus goûteuse, plus légère quoique très abondante, avec des sauces et des épices sont le but premier n'est plus de masquer le manque de fraîcheur des produits comme les viandes. Les sucreries sont de plus en plus appréciées même si on ne peut pas encore vraiment parler de pâtisserie : pour cela, il faudra attendre le génie d'Antonin Carême au XIXème siècle.
    Au XVIIIeme siècle, continuant dans leur lancée, les cuisiniers deviennent presque des artistes, apprêtant les mets de maintes manières, jouant sur la présentation et l'association des saveurs. À cette évolution des goûts culinaires, il faut bien sûr associer les vins. Si on change de manière de consommer les aliments, les boissons n'y échappent pas : les vins rouges par exemple, bien qu'encore consommés, tendent à être supplantés par le champagne dont la nouveauté et le goût atypique attirent. D'où l'intrigue au centre de ce volume, qui fonctionne plutôt bien. J'ai même trouvé l'enquête plus captivante que dans le tome précédent et les personnages plus ciselés même si l'auteur prend un malin plaisir à malmener les représentants masculins de la famille Savoisy ! Si, dans Meurtres au Potager du Roy, Benjamin était naïf au point de confiner parfois à la stupidité, son fils Baptiste, lui, est sans scrupules et calculateur, traits de caractère que je déteste ! Benjamin souvent m'a fait lever les yeux au ciel, Baptiste au contraire, m'a souverainement agacée. J'ai beaucoup aimé Alixe cependant, une jeune femme bien de son temps, à qui la vie n'a pas toujours souri mais qui tient le coup et fait vivre la boutique de son défunt parrain en même temps que sa mémoire. Le fait qu'elle vole au secours de son frère qui s'est mis tout seul dans les ennuis, à ses propres risques et péril, est d'autant plus admirable et en rend l'ingratitude de son frère que plus flagrante !
    Cette plongée en plein cœur de la Régence m'a énormément plu et, encore une fois, le mélange d'enquêtes policières et de cuisine marche bien ! Si l'aspect policier est du vu et revu pour ceux qui aiment le genre et finissent par en connaître les codes j'avoue que le côté plus culinaire est assez inédit et original et surtout a le mérite d'être bien traité par l'auteure.
    Quant aux personnages, j'ai fini par apprécier Baptiste à la fin et j'ai été un peu triste de quitter Alixe, qui m'a vraiment plu, parce que je l'ai trouvée touchante et courageuse
    Ce roman m'a convaincue, peut-être bien plus encore que son prédécesseur. Une jolie découverte, avec ce roman original, qui mêle habilement deux domaines qui semblent à l'opposé l'un de l'autre et cohabitent finalement très bien : je devrai même dire qu'ils se marient à la perfection

    En Bref :

    Les + : une association habile de deux sujets qui semblent pourtant opposé ; une intrigue captivante et un contexte historique bien restitué et intéressant. 
    Les - : Louis XV fête son dixième anniversaire en 1719 dans le roman... à part ça, rien de grave ! 

     

    Les Soupers Assassins du Régent ; Michèle Barrière

    Bingo littéraire du printemps

     


  • Commentaires

    1
    Mardi 18 Avril à 18:46
    C'est une série que j'avais repérée voilà longtemps mais dans laquelle je ne me suis pas encore lancée. Tu me donnes envie. Faut il les lire dans l'ordre ?
      • Mardi 18 Avril à 19:32

        Personnellement, je n'ai pas commencé dans l'ordre donc j'aurais tendance à dire que non. ^^ Disons qu'entre le Moyen Âge et la Renaissance puis entre la Renaissance et l'époque moderne, il y'a quand même une marge ! yes Nous suivons certes depuis le départ la même famille, les Savoisy, mais les personnages changent à chaque roman. 

        Ceci étant dit, j'ai trouvé logique de lire Meurtres au Potager du Roy et Les Soupers Assassins du Régent dans l'ordre chronologique... je pense lire ensuite celui qui se passe au Moyen Âge, en guise de genèse finalement, pour comprendre un peu le départ de cette saga. wink2 

         

        En tous cas, je te conseille ces romans, ils sont vraiment sympas ! Le mariage entre gastronomie et policier est sympa et marche bien ! wink2 J'ai préféré ce tome-ci, qui se passe durant la Régence, une période intéressante mais très mal connue, c'est dommage. yes J'espère que tu seras agréablement surprise toi aussi. 

    2
    Mardi 18 Avril à 20:48
    Ah, ben comme le moyen âge estunepériode que j'apprécie, je vais le tenter ;) merci !
      • Mardi 18 Avril à 23:07

        Le tome consacré au Moyen Âge se passe en 1393, sous le règne de Charles VI (encore une période peu connue et peu traitée, dans les romans) et a pour titre Souper mortel aux étuves. J'ai vu que deux tomes étaient consacrés à la Renaissance, aussi... dont l'un avec un détail d'un tableau d'Arcimboldo, qui ne me disait absolument rien... je connaissais les autres tomes mais pas celui-là ! Pour le moment, la saga court jusqu'en 1929 mais j'avoue que les tomes plus contemporains ne m'attirent pas. 

        En tous cas, j'ai très envie de lire Souper mortel aux étuves. ^^ Il a l'air génial et j'adore la période ! L'occasion de se faire une petite LC, pourquoi pas ? cool

    3
    Dimanche 23 Avril à 12:44

    Et bien je pense ajouter une saga à ma PAL ! Je vais commencer à découvrir l'histoire de cette famille dans l'ordre par contre ! Mais je te comprends, c'est difficile de résister à l'appel de certains romans, même s'ils ne sont pas dans l'ordre. C'est vrai que peu d'auteurs s'intéressent à la période de la Régence, je suis d'autant plus intriguée par ce roman. Et puis traiter des mets culinaires de cette époque, ça a du être un véritable travail de titan ! Et puis honnêtement, ça doit donner faim ;) Si j'ai bien compris, chaque tome se concentre sur une période de l'histoire différente, mais avec comme fil conducteur une seule et même famille?

      • Dimanche 23 Avril à 19:19

        Oui, c'est bien ça, tu as tout compris ! ^^ La famille Savoisy sert de fil conducteur à la saga, depuis le Moyen Âge. Je trouve l'idée intéressante et surtout, le mélange de gastronomie et d'enquêtes policières est plutôt bien maîtrisé par l'auteure ! ! 

        Franchement, je te la conseille, ne serait-ce que par curiosité... peut-être n'aimeras-tupas ? Je sais que certains lecteurs ont un avis assez mitigé quant à cette saga, mais rien ne vaut l'opinion personnelle ! ! happy Personnellement, sans avoir été déçue, je n'avais pas formidablement adoré Meurtres au Potager du Roy...j'avais trouvé l'enquête policière un peu trop simple, mais il est clair que le travail de l'auteure en amont est immense...mais étudier une époque à travers sa cuisine peut s'avérer très intéressant, au final. 

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :