• #36 : Pauline Borghèse (1780 - 1825), le joyau des Bonaparte

     

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    Marie-Paulette Bonaparte, dite Pauline, née Paolina de Buonaparte à Ajaccio en 1780 est une princesse française. Elle est la sœur préférée de Napoléon Ier, qui la surnomme non sans tendresse  « Notre-Dame-des-Colifichets » et la deuxième fille de Charles-Marie Bonaparte et de Maria-Létizia Ramolino. 
    Les premières années de Paolina Bonaparte sont vagues, on ne sait que peu de choses sur elle. En revanche, on sait qu'en 1793, alors que Pauline est âgée de treize ans, elle suit toute sa famille en France et quitte la Corse : les Bonaparte ont en effet épousé la cause de la Révolution et l'île vient alors de tomber aux mains des Anglais.
    Très jolie, l'adolescente est vite courtisée, d'abord par Junot (futur aide de camp de son frère) puis par un Conventionnel nommé Stanislas Fréron. Cette idylle sera mal vue par le frère de Pauline, Napoléon, qui décide de couper court à cette liaison, comme il avait opposé une fin de non-recevoir à Junot auparavant. Pour ce faire et couper court à ces idylles, la jeune fille ne se montrant pas indifférente à ses courtisans, il demande à sa sœur de la rejoindre au château de Monbello, proche de Milan, où il se trouve lui-même, afin de pouvoir la surveiller. 

    C'est en 1797 que Napoléon francise le nom de sa sœur en Pauline et décide de marier sa sœur à Charles Victor Emmanuel Leclerc, un des meilleurs généraux de la République. Pauline Bonaparte a dix-sept ans. Les jeunes gens sont unis le 14 Juin et l'année suivante, Pauline donne naissance à un fils, qu'ils prénomment Dermide, prénom choisi par Napoléon lui-même en référence à la poésie d'Ossian. L'enfant, né en avril 1798 ne vit que peu de temps puisqu'il meurt en août 1804, à l'âge de six ans. Pauline Bonaparte n'aura pas d'autres enfants. 
    Lors de l'expédition de Saint-Domingue, Pauline accompagne son époux, qui est envoyé là-bas pour tenter de mater l'insurrection menée par Toussaint Louverture. Là-bas, Pauline aura de nombreuses liaisons, notamment avec des soldats et des officiers. Cependant, elle s'occupe énormément de son époux, qui est tombé malade (il a contracté la fièvre jaune). En dépit des bons soins de son épouse, Charles Leclerc meurt, le 1er Novembre 1802. Pauline, malgré ses régulières infidélités, est effondrée. Elle est si désespérée que, dans un accès de désarroi, elle se coupe plusieurs mèches de cheveux et les glisse dans le cercueil de son époux. Elle demande à ce que son cœur soit placé dans une urne et rapatrie le corps de Leclerc en France.
    Napoléon, qui a eu vent des liaisons de sa sœur dans les Caraïbes, notamment celle qui lia la jeune femme avec Jean Joseph Amable Humbert, décide de chercher un nouveau parti pour la belle Pauline. La sœur du Premier Consul sera, c'est décidé, mariée à Camillo Borghèse, un riche prince romain qui possède un luxueux palais, de vastes domaines et une rente importante. Né en 1775, il est issu d'une illustre famille qui donna de nombreux cardinaux et même un pape, Paul V, élu en 1605. Camillo est le fils de Marcantonio Borghèse, prince éclairé et mécène, connu pour son amour des arts  et ses collections de tableaux et de sculptures.
    Pauline Bonaparte épouse Borghèse en 1803 à Mortefontaine, chez son frère Joseph. Napoléon en profite pour acheter la collection d'oeuvres d'art de son beau-frère, qu'il destine au musée du Louvre. Très vite; la belle princesse Borghèse se lasse de la vie romaine et elle rentre en France, où elle élit domicile au château de Neuilly. Là, elle tient une sorte de Cour, tandis que son époux, lui, entre dans la Garde consulaire.
    En 1804, alors que Pauline loge rue du Faubourg-Saint-Honoré, dans l'hôtel Charost plus précisément (ce lieu deviendra par la suite le siège de l'Ambassade d'Angleterre en France et la chambre de la princesse Borghèse sera laissée telle quelle), elle doit affronter la mort de son fils David, âgée de six ans seulement et de faible constitution. La même année, elle est obligée d’assister au couronnement de son frère Napoléon, le 2 Décembre et de celui de Joséphine, l'épouse du nouvel Empereur, qu'elle n'aime pas et qu'elle surnomme « la vieille ». Comble de l'ironie, elle est obligée, en compagnie de ses sœurs, qui méprisent elle aussi Joséphine, de porter la traîne de l'impératrice fraîchement couronnée ! Selon André Castelot, qui a consacré un ouvrage à l'impératrice Joséphine, les ex-demoiselles Bonaparte se sont exécutées de très mauvaise grâce et avec une mauvaise volonté qu'elles ne cachaient pas.
    Quand son frère devient roi d'Italie en 1806, il élève sa jeune soeur préférée au rang de duchesse et lui donne le titre de duchesse de Guastalla. Elle s'installera alors au Petit Trianon, à Versailles, un pavillon érigé par Louis XV en l'honneur de sa favorite Madame de Pompadour et qui sera habité de nombreuses années par la reine Marie-Antoinette, qui cherchait à fuir la Cour de Versailles.
    Pendant ce temps, Napoléon se débat en pleins déboires conjugaux. En effet, il a dû à contrecœur se séparer de Joséphine de Beauharnais, dont il est toujours épris mais qui ne lui donne pas d'enfants. Il choisit alors de la répudier et de se remarier pour enfin donner naissance à un héritier qui assoirait la légitimité des Bonaparte, ainsi que son autorité. Il donne à son ex-épouse le domaine de la Malmaison et se remarie avec une jeune autrichienne, Marie-Louise d'Autriche, archiduchesse de dix-neuf ans et petite-nièce de Marie-Antoinette. Si cette dernière est choisie, c'est pour lier plus étroitement la nouvelle dynastie des Bonaparte aux plus anciennes lignées européennes mais aussi parce que son jeune âge est considéré comme un atout : contrairement à Joséphine, Marie-Louise est tout à fait apte à donner des enfants et surtout des fils, à l'Empereur. Pauline est jalouse de la nouvelle épouse de son frère et se méfie d'elle, ce qui lui vaudra, pendant un temps, d'être en froid avec Napoléon, qui n'approuve pas l'attitude de sa sœur et le lui fait remarquer.
    Cependant, les relations de Napoléon et Pauline sont presque indéfectibles, marquées par un lien profond de fidélité et de bienveillance. Il s'entend avec elle bien mieux qu'avec tous ses autres frères et sœurs. Pauline lui rend cette affection et lui reste très fidèle, l'admirant aussi beaucoup. Quand l'Empereur est exilé sur l'île d'Elbe, elle est la seule à lui rendre visite et n'hésite pas à utiliser ses propres économies pour améliorer l'ordinaire de l'empereur déchu. Par exemple, elle lui cède ses diamants, que Napoléon avait près de lui à la bataille de Waterloo et qui ne furent jamais retrouvés. Après les Cent Jours, quand Napoléon est exilé à Sainte-Hélène par les Anglais, Pauline supplie les gardiens de son frère de la laisser partir à son tour pour qu'elle puisse s'occuper de lui mais l'Angleterre refuse.
    Pauline choisit de quitter la France. Elle se rapproche de son époux, le prince Borghèse et part vivre avec lui en Italie : elle s'installe à Florence. Mais la santé de la belle Pauline décline rapidement. Cela ne l'empêche pas pour autant de tenter de faire revenir le cercueil de son frère de Sainte-Hélène, ce qui lui vaudra d'ailleurs quelques ennuis.
    Elle meurt finalement de maladie, le 9 Juin 1825, à l'âge de quarante-cinq ans et sans descendance : les causes de sa mort ne sont pas connues. Elle aurait peut-être souffert d'une tumeur à l'estomac, comme son père Charles Bonaparte et son frère, Napoléon Ier mais il semble plus probable qu'elle soit morte de tuberculose. Pauline Borghèse aurait peut-être souffert de salpingite, une infection des trompes de Fallope, affection gynécologique grave qui peut, chez une femme jeune, conduire à la stérilité.
    Rapatrié à Rome, son cercueil repose désormais dans la chapelle Borghesiana de Sainte-Marie Majeure de Rome.

    Pauline Borghèse Bonaparte en Vénus par - œuvre d'art analysée en images |  Panorama de l'art

     

    La beauté légendaire de Pauline est immortalisée par le sculpteur Canova avec sa statue Vénus Victrix datée de 1808

     © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.

     Pour en savoir plus : 

    Pauline Bonaparte, la fidèle infidèle, Geneviève Chastenet. Biograhie.
    Mémoires inédits de David de Thiais, intendant de la princesse Pauline. Mémoires, souvenirs.
    Pauline Bonaparte : princesse Borghèse, Florence de Baudus. Biographie. 

     


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  • #37 : Charlotte de Mecklembourg-Strelitz (1744 - 1818)

    Queen Charlotte aged 37

    Portait en piedsde la reine Charlotte par le célèbre peintre de cour britannique Thomas Gainsborough (1781)

     

    Alors que la série Netflix Les chroniques de Bridgerton a fait connaître au monde entier cette reine d'Angleterre, épouse de Georges III et mère de sa pléthorique progéniture - elle est aussi la grand-mère de l'une des plus célèbres reines d'Angleterre, Victoria -, et qu'une série dérivée met en scène la reine dans sa jeunesse, partons sur les traces de la reine Charlotte historique.

    Née le 19 mai 1744 à Mirow (on peut encore y voir Unteres Schloß, sa maison natale), Sophie-Charlotte de Mecklembourg-Strelitz est la fille de Charles Ier de Mecklembourg-Strelitz, prince de Mirow et de son épouse Élisabeth-Albertine de Saxe-Hildburghausen. Le Mecklembourg-Strelitz est un ancien duché du Saint-Empire, aujourd'hui situé dans le nord-ouest de l'Allemagne.
    Si elle compte dans sa lignée deux rois, Gustave Ier (1496 - 1560) de Suède et Frédéric Ier de Danemark (1471 - 1533) et que l'on peut compter dans sa filiation plus éloignée d'autres souverains, Charlotte de Mecklembourg-Strelitz étant d'ascendance moins prestigieuse que bien d'autres de ses contemporaines, c'est donc un mariage particulièrement avantageux qu'elle va contracter en épousant le roi George III du Royaume-Uni.
    Charlotte a seize ans quand son frère, Aldophe-Frédéric et leur mère négocièrent son mariage avec le prince George du Royaume-Uni, héritier du roi George II. Ce dernier meurt brutalement en octobre 1760, quelques semaines avant son soixante-dix-septième anniversaire, faisant de son petit-fils le roi George III de Grande-Bretagne, à l'âge de 22 ans.
    Même si la jeune fille était considérée comme particulièrement charmante et séduisante, elle n'était pas le premier choix du jeune roi, qui avait courtisé d'autres femmes. Mais n'ayant pas trouvé grâce aux yeux de sa mère, la princesse Augusta de Saxe-Gotha-Altenbourg, et par ses conseillers politiques, elles avaient été écartées.
    Les jeunes promis partagent au moins un point commun : leurs origines allemandes. Si George III est né sur le sol britannique, en 1738 - il est d'ailleurs le premier de la dynastie des Hanovre à naître de l'autre côté de la Manche, tandis que tous ses ancêtres étaient nés dans leurs possessions continentales du Hanovre -, il est le petit-fils du roi George II, à qui il va succéder en 1760. Celui-ci, second roi de Grande-Bretagne de la dynastie des Hanovre, était né dans la ville du même nom en 1683. Comme son propre père George Ier, il passa peu de temps en Grande-Bretagne dont il ne maîtrisait pas la langue, préférant de loin séjourner au Hanovre, dont il restait le prince souverain, abandonnant la gestion de son royaume de Grande-Bretagne au Parlement britannique.

    La jeune princesse Charlotte arrive finalement en Angleterre en 1761. Son mariage avec George III est célébré en la chapelle du palais royal de Saint James le 8 septembre de cette année.


    Très vite, la jeune reine doit affronter l'hostilité de sa belle-mère, Augusta de Saxe-Gotha-Altenbourg, qui ne cachait pas l'animosité qu'elle nourrissait envers sa belle-fille.
    L'union n'est pas un échec pour autant. On peut même considérer que, en dépit de la mauvaise entente avec sa belle-mère et le passé amoureux tumultueux de son époux, le mariage de Charlotte et George est relativement heureux et fructueux, puisqu'ils eurent quinze enfants, dont deux seulement n'atteignirent pas l'âge adulte. Leur fils Edouard-Auguste sera le père de la célèbre reine Victoria, dont le long règne n'est égalé et dépassé que par une seule de leurs descendantes, la reine Elizabeth II.
    Le règne de George III et Charlotte est aussi marqué par le long calvaire de la maladie qui touche le souverain et conduit, à la fin de son règne, à l'établissement d'une régence, le pouvoir étant confié à leur fils aîné, le futur George IV.
    On a souvent coutume de dire que George III était fou mais il apparaît que, encore aujourd'hui, il est difficile de poser un diagnostic certain et de déterminer exactement la maladie dont souffrait le roi, dont la santé commence à se détériorer dans les années 1780, après quelques alertes qui avaient eu lieu une quinzaine d'années plus tôt.
    On peut seulement affirmer que le roi souffrait de troubles mentaux sévères, peut-être dûs à une maladie de sang appelée porphyrie, qui se traduit par des symptômes plutôt bénins en apparence et qui, encore aujourd'hui, peuvent conduire à une longue errance médicale et à la pose tardive d'un diagniostic.
    En 2005, l'analyse d'une mèche de cheveux de George III a permis de découvrir dans la fibre capillaire un fort taux d'arsenic qui aurait pu causer la maladie du roi, mais sans que l'on puisse l'affirmer de manière certaine.
    La maladie du roi commence véritablement en 1788, après un bref épisode en 1765 qui n'avait pas eu de conséquences. Cette année-là, après la session parlementaire, le roi quitte Londres pour Cheltenham, ville thermale où il compte aller se reposer. En novembre, son état se dégrade : le roi peut parler des heures durant, sans s'arrêter. De fausses informations circulent : on dit par exemple que George III avait confondu un arbre avec le roi de Prusse et absolument voulu lui serrer la main.
    A la fin du XVIIIème siècle, on ne sait pas soigner les maladies mentales et les traitements sont particulièrement primitifs voire brutaux : ainsi, afin de calmer le roi, on l'immobilise pendant de longues heures, jusqu'à ce que la crise passe, ou bien on lui applique des cataplasmes caustiques censés chasser les « mauvaises humeurs ».
    La maladie du roi s'accompagne de forts accès de violence dont ses proches ne sont pas épargnés, à commencer par la reine, qui doit alors espacer ses visites, sans pour autant avoir jamais abandonné son mari qu'elle entoure et soutient jusqu'au bout.

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    La reine Charlotte et ses deux fils aînés en 1765 par Johann Zoffany

     
    Le roi lui survit deux ans : en effet, la reine Charlotte meurt en 1818, soutenue par son fils aîné, le prince régent, qui lui tenait la main. Elle avait soixante-quatorze ans et a traversé une époque d'une richesse incroyable : de la guerre de Sept Ans jusqu'à la chute du Premier Empire en passant par les soubresauts de la Révolution française (proche de la reine Marie-Antoinette avec laquelle elle partageait de nombreux centres d'intérêt, comme la musique, les deux souveraines conservent une relation épistolaire pendant les premières années de la Révolution ; l'exécution de la reine de France en octobre 1793 bouleverse Charlotte, alors fortement éprouvée par la maladie de son époux)...
    Elle meurt à Dutch House, dans le Surrey (aujourd'hui connue sous le nom de Kew Palace) avant d'être inhumée en la chapelle Saint-Georges de Windsor.

    La reine Charlotte de Mecklembourg-Strelitz laisse le souvenir d'une reine passionnée par les arts et notamment par la musique : Mozart, âgé de huit ans, lui dédie par exemple six sonates. Mécènes enthousiastes au contraire des premiers rois hanovriens, George III et Charlotte se distinguèrent ainsi de leurs prédécesseurs. En 2004, la Galerie de la Reine à Buckingham Palace accueille une exposition illustrant le patronage du couple royal, qui soutint particulièrement l'ébéniste William Vile, l'orfèvre Thomas Heming ou encore le célèbre paysagiste britannique de la seconde moitié du XVIIIème siècle, Capability Brown, architecte du parc du palais de Blenheim par exemple. George III et Charlotte soutinrent aussi la carrière du peintre allemand Johann Zoffany, qui réalisa de nombreux portraits de la famille royale.
    La reine Charlotte laisse également son nom à la plus vieille maternité du Royaume-Uni, fondée en 1769 et qu'elle soutiendra tout au long de son règne. C'est son fils, le duc de Sussex, qui avait persuadé la reine de donner son nom à cet établissement, qui existe encore de nos jours.

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    Les actrices britanniques Golda Rosheuvel et India Amarteifio interprètent la reine Charlotte dans Les Chroniques de Bridgerton et La reine Charlotte : Un chapitre Bridgerton, pour Netflix 

     

    La mise en avant de la reine Charlotte, personnage historique peu connu jusqu'ici, dans la série Les chroniques de Bridgerton (où elle est interprétée par l'actrice Golda Rosheuvel) puis dans le préquel La reine Charlotte : un chapitre Bridgerton, centré sur sa jeunesse et celle de George III (où la jeune actrice britannique India Amarteifio l'incarne aux côtés de Corey Mylchreest dans le rôle de George III) a  de nouveau soulevé la question de l'ascendance noire de la reine. Alors, Charlotte de Mecklembourg-Strelitz était-elle la première reine noire du Royaume-Uni, comme certains articles le laissent entendre ?
    Si certains portraits d'époques laissent apparaître une peau légèrement plus foncée que les canons eurocentrés de l'époque et des traits qui pourraient évoquer un métissage, aucune preuve historique ne permet aujourd'hui d'affirmer - ni d'infirmer d'ailleurs- avec certitude que Charlotte de Mecklembourg avait bien une ascendance noire et, si tel était le cas, elle était bien trop lointaine pour que la reine ait eu un physique métissé. La thèse de Mario de Valdes y Cocom, datant de 1997 et attribuant à Charlotte de Mecklembourg une ancêtre mauresque ou mozarabe en la personne de Madragana (née vers 1230), maîtresse du roi Alfonso III du Portugal que l'historien considère comme noire, paraît aujourd'hui une interprétation génétiquement peu plausible : quelles qu'aient été les origines de cette femme, plus de dix générations la séparent de la reine Charlotte. 
    Quoi qu'il en soit, on garde la reine Charlotte le souvenir d'une reine amoureuse des arts et de la culture, dévouée à son mari qu'elle soutint jusqu'au bout dans sa maladie, des bienfaits dont aucune couleur de peau au monde n'a le monopole et c'est bien là le plus important. 

     

     © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.

     

    Pour en savoir plus : 

    Britain's Royal Families : The Complete Genealogy, Alison Weir. Biographie. 
    George the Third, Stanley Ayling. Biographie. 
    The Lives of the Kings and Queen of England, Antonia Fraser. Biographie.

     


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  • #38 [SPECIAL HALLOWEEN] Histoire de la chasse aux sorcières

    Aujourd'hui passée dans le langage courant, la chasse aux sorcières peut désigner de manière imagée toute forme de répression d'une idée, d'un groupe ou d'un individu. Ainsi, dans l'Amérique des années 1950 on appela parfois chasse aux sorcières le mouvement du « maccarthysme », fortement anticommuniste et homophobe. Se diffusant de 1950, date à laquelle le député conservateur Joseph McCarthy fait son apparition sur la scène politique et jusqu'en 1954, la commission présidée par McCarthy traqua d'éventuels agents, militants ou sympathisants communistes aux États-Unis. De fait, durant ces années, plusieurs millions d'Américains se verront soumis à des enquêtes policières et judicaires arbitraires. La condamnation en 1950, des époux Rosenberg, Julius et Ethel, partisans communistes, est l'un des événements marquants de cette époque sombre pour les Etats-Unis.
    Il n'est pas rare de nos jours de lire ou d'entendre dans les médias cette expression, oubliant parfois qu'elle fait référence à des événements historiques authentiques, qui eurent lieu essentiellement entre le Moyen Âge tardif et la Renaissance mais se diffusèrent aussi aux XVIIème et XVIIIème siècles. On peut ainsi songer aux célèbres procès de Salem (Massachussetts), qui eurent lieu dans les années 1690 et conduisirent à la condamnation de plusieurs hommes et femmes.
    Si l'on songe souvent aux chasses aux sorcières pratiquées dans le monde chrétien, historiquement ces pratiques se rencontrent à des époques et dans des cultures diverses. Si les chasses aux sorcières n'existent plus en Europe ni même en Amérique, la chasse aux enfants sorciers perdure dans certaines régions d'Afrique.

    Dans le monde chrétien paradoxalement, ce n'est pas le Haut Moyen Âge qui est marqué par ces chasses aux sorcières mais plutôt le Moyen Âge tardif puis la Renaissance. En Europe, dans un contexte de persécution des Juifs et des lépreux mais aussi d'expansion de l'Inquisition, notamment en Espagne sous le règne des Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, une condamnation de la sorcellerie apparaît en parallèle, théorisée par des intellectuels et des théologiens dont les idées peuvent être massivement relayées et largement diffusées par l'imprimerie naissante. La papauté elle-même fulmine une série de bulles destinées à établir la légitimité des poursuites juridiques pour instruire les procès et des manuscrits puis des livres imprimés, véritables manuels à destination de l'Inquisiteur, sont diffusés. Ainsi du Malleus Maleficarum (le Marteau des Sorcières) publié à Strasbourg en 1486 par deux dominicains, Heinrich Kramer Institoris et Jacob Sprenger. En cette fin de Moyen Âge se fixe donc l'image de la sorcière qui perdurera dès lors dans l'imaginaire collectif et participera, dans les siècles suivants, à fonder une véritable iconographie des sorcières telles que l'on peut les voir dans l'art et la culture occidentale par la suite.
    Néanmoins, on suppose que les premières chasses aux sorcières apparaissent dès les années 1430 dans la région des Alpes. Le mouvement connaîtra son apogée entre le milieu du XVIème siècle (années 1560-1580) et jusqu'au milieu du XVIIème siècle (1620-1630) avant de commencer à décroître, sous le poids de plus en plus lourd de la remise en cause de ces pratiques. On estime le nombre de sorcières et sorciers condamnés jusqu'à 60 000 personnes : la plupart des victimes de ces chasses et des procès qui en découlent sont des femmes.

    Cela dit, il ne faut pas imaginer la chasse aux sorcières comme un phénomène culturel occidental et intrinsèquement lié à l'époque moderne. En effet, on les retrouve par la suite dans les sociétés dans lesquelles la croyance dans la pratique de la magie prévaut. Ainsi, des occurrences sont rapportées en Afrique subsaharienne, dans l'Inde rurale du Nord mais aussi en Asie du sud-est comme en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Quelques pays disposent encore d'une législation contre les pratiques de sorcellerie et la sorcellerie est encore punie de la peine de mort dans un seul pays : l'Arabie Saoudite. La chasse aux sorcières est même une réalité contemporaine pour plusieurs pays africains, notamment le Nigéria, souvent alimentée par une Eglise puissante spirituellement et qui tire de ces croyances qu'elle entretient un véritable revenu financier, notamment par le biais des exorcismes.

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    Les trois Sorciers de Füssli (1783)


    I. Les racines médiévales d'un mouvement moderne

    La croyance en la sorcellerie n'est pas nouvelle lorsqu'on s'avise de la réprimer à plus grande échelle et par le biais de l'Inquisition. Ainsi, on retrouve la figure de la sorcière dès l'Antiquité, à travers des personnages comme Circé, fille d'Hélios et qui transformera les compagnons d'Ulysse en pourceaux dans un célèbre épisode de l'Odyssée. Elle fera du célèbre commandant grec errant après son départ de Troie son amant et lui donnera un fils, Télégonos. Dans l'art, Circé est souvent représentée comme une femme sachant manipuler les poisons : ainsi dans le tableau du peintre John William Waterhouse, Circe Invidiosa. Elle est aussi associée au datura, une plante particulièrement toxique. On associe aussi la déesse Hécate, déesse de la lune et de la magie, à la sorcellerie et aux enchantements.

    Si les premiers siècles du Moyen Âge ne sont pas marqués par une lutte aussi vaste et organisée qu'à partir du XVème siècle, les lois limitant les pratiques de sorcellerie et les punissant ne sont pas absentes pour autant. Ainsi, le roi mérovingien Clovis promulgue la Lex Salica, qui condamne les sorciers à payer de fortes amendes. Le code de Charlemagne quant à lui prévoit des emprisonnements pour les personnes convaincues de pratiques magiques et ensorcellements. Mais, bien souvent au Moyen Âge, les sorciers ou assimilés comme tels sont surtout les victimes de leurs propres communautés, sans qu'aucun procès n'ait lieu. Comme on peut parfois accuser les Juifs d'empoisonner les puits lors de périodes d'épidémies, comme durant la Grande Peste, les populations médiévales ont le réflexe de chercher un coupable lorsqu'un fléau s'abat sur eux. Ainsi, la sage-femme ayant assisté une femme qui meurt en couches peut se trouver accusée de pratiques magiques et d'avoir tué sa patiente. Une grange qui brûle, des troupeaux qui meurent subitement ou se trouvent tout soudainement affligés d'un mal mystérieux et l'on cherche un bouc-émissaire, souvent la personne qui vit en marge de la communauté, solitaire. Si des hommes sont parfois condamnés, il apparaît que ce sont souvent des femmes, notamment des femmes ayant choisi une vie marginale et peu en accord avec ce que l'on attend d'elles à l'époque. Si en plus cette dernière manipule les plantes, il n'en faut pas plus pour l'accuser d'envoûtement et de commerce avec le diable. Le condamné est souvent violenté ou lynché. On le soumet à une ordalie (Jugement de Dieu) puis on le tue sommairement par bastonnade, noyade ou bien encore par pendaison. Il apparaît que l'on a peu souvent recours au bûcher. Mais ces répressions ponctuelles et sporadiques concernent diverses communautés à un moment donné, sans qu'elles soient véritablement instutionnalisées et malgré les condamnations régulières des pratiques magiques, tant par le pouvoir séculier que religieux, tout au long du Moyen Âge.

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    Gravure représentant des sorcières jetant un maléfice (début du XVIIème siècle)

     

    La sorcellerie est également un sujet dont s'empare la papauté, relativement tôt dans le Moyen Âge. De 1233, avec la première bulle fulminée par le pape Grégoire IX (Vox in Rama) jusqu'en 1484, avec la bulle Summis desiderantes affectibus d'Innocent VIII qui consacre par conséquent la féminisation de la sorcellerie, ce ne sont pas moins d'une dizaine de bulles promulguées par les papes tout au long de l'époque médiévale. Ainsi, la bulle Vox in Rama théorise en quelque sorte la sorcellerie et le culte magique, le pape demandant à son inquisiteur Conrad de Marbourg d'y décrire le déroulement du sabbat des sorciers et leur culte du diable. Une trentaine d'années plus tard, dans les années 1260 le pape Alexandre IV ordonne à ses inquisiteurs de s'intéresser plus particulièrement « sortilèges et divinations ayant saveur d’hérésie » autant qu'aux hérétiques, déjà férocement poursuivis par l'Eglise. Ces bulles papales font de la sorcellerie un crime important contre la foi : la base idéologique de la proscription de la sorcellerie se met alors en place dans le tournant du XIIIème siècle.
    En 1317, le pape Jean XXII est victime, ainsi que ses neveux, d'une tentative d'empoisonnement perpétrée par l'évêque Hugues Géraud. A la suite de cette affaire, le pape rédige une bulle en 1318, destinée à élargir les prérogatives des inquisiteurs pour intenter des procès aux sorciers. Mais Jean XXII ne s'arrête pas là : en 1320, il consulte des spécialistes afin de déterminer le caractère potentiellement maléfique de la magie savante dont est friand à l'époque et notamment dans les cours d'Europe. En ce début de XIVème siècle, la société est profondément bouleversée (contestation du pouvoir royal en Angleterre, fin du miracle capétien en France) tant politiquement que religieusement (début du Grand Schisme d'Occident) et il semblerait que l'on associe l'instabilité sociale à un pouvoir diabolique grandissant que l'Eglise se met en devoir de juguler, notamment en se montrant plus ferme quant à la répression des pratiques magiques. La bulle définit la pratique de la magie et des sorts d'invocation comme dérivant directement de l'invocation des démons, ce qui permet d'en faire un crime de foi, et donc d'inculper et poursuivre dans le cadre d'un procès les personnes ayant recours à ces pratiques d'apostasie, d'hérésie et d'idolâtrie.
    Le premier procès pour sorcellerie mené par le Parlement de Paris a lieu à la fin du XIVème siècle : en 1390 à Paris est jugée Jeanne de Brigue, dite La Cordelière, paysanne originaire de la Brie et connue pour ses dons de voyance et de guérison. Jugée en octobre 1390, elle sera brûlée vive le 19 août suivant.

    La bulle de 1484 institutionnalise complètement la chasse aux sorcières et organise la lutte des agents religieux. Deux ans plus tard est publié le Malleus Maleficarum (Marteau des sorcières), considéré aujourd'hui comme le manuel d'usage des Inquisiteurs, qui leur permit de pourfendre les sorciers et autres mages dans les siècles qui suivirent.

                                              Fleur de belladone.  undefined  Description de cette image, également commentée ci-après

     Belladone, jusquiame, mandragore...le sorcier ou la sorcière sont réputés pour leur connaissance des plantes et de leur usage, soit curateur soit toxique

     

    II. Le Malleus Maleficarum (1486)

    Image illustrative de l’article Malleus Maleficarum

    Edition lyonnaise du Malleus Maleficarum (1669)

    Rédigé par deux dominicains allemands et profitant de l'essor de l'imprimerie pour connaître une large diffusion en cette fin de XVème siècle, le Malleus maleficarum fait suite à la bulle du pape Innocent VIII fulminée en 1484 et qui mettait en garde contre la sorcellerie et ses dangers. Ce document officiel confortait également les Inquisiteurs dans leur mission puisqu'elle les légitimait.
    L'un des auteurs, Henri Institoris avait d'ailleurs tenté sans succès de mener des procès en sorcellerie, notamment à Innsbruck contre Helena Scheuberin en 1485 : accusée d'avoir causé la mort d'un chevalier par ses pratiques d'envoûtement. Le procès avait finalement conclu à l'innocence de l'accusée et à son acquittement par un évêque du diocèse de Brixen, George Golser. Insatisfait de cette issue, Henrich Kramer (Henri Institoris) avait commencé la rédaction de son manuel.
    Bien que condamné rapidement par l'Eglise et mise à l'Index, le livre connaîtra un grand succès et une large diffusion, sera réédité de nombreuses fois dès les années 1490 et sera bien accueilli tant chez les catholiques que les protestants de l'époque moderne qui en feront un outil majeur dans leur combat contre la sorcellerie.

    Le Malleus Maleficarum est en grande partie une codification de croyances déjà existantes, souvent tirées de textes plus anciens comme le Directorium Inquisitorum de Nicolas Eyremich, datant de 1376 ou encore le Formicarius de Johannes Nider, publié en 1435. Bénéficiant de l'arrivée en Europe de l'imprimerie, le livre d'Henri Institoris et Jacob Sprenger connaît une large diffusion et sera largement utilisé, malgré son interdiction en 1490.
    La première partie du livre est consacrée à une description de la nature de la sorcellerie. Ainsi, on y affirme que les femmes seraient par nature prédisposées à céder aux tentations de Satan, à cause de leur faiblesse et leur intelligence inférieure par rapport à celle des hommes. Dans la lignée de la bulle pontificale de 1484 qui sous-entendait la féminisation des pratiques magiques et démoniaques, le Malleus Maleficarum induit donc que la femme a plus de risques de se laisser séduire par le Diable et de devenir une sorcière. Cette affirmation semble conforter les pratiques dont les siècles suivants seront les témoins, qui verront certes des hommes condamnés lors des procès, mais en nombre bien inférieur par rapport aux femmes.
    Si le Malleus Maleficarum rejette certaines affirmations, comme celle qui veut que les sorcières puissent se transformer en animaux ou en monstres, les auteurs considérant cela comme illusions suscitées par le Diable, en revanche, il considère que leur capacité de voler lors du sabbat ou de détruire les récoltes par leurs sortilèges est parfaitement possible. Les auteurs insistent en outre de façon morbide sur l’aspect licencieux des rapports sexuels que les sorcières auraient avec les démons, qui deviendra une constante dans la condamnation des sorcières, sexualité débridée et sortilèges finissant par se mêler étroitement dans l'imaginaire collectif, associant les sabbats à des manifestations orgiaques où se perpètrent les pires forfaits : ainsi, on affirmera par exemple que les messes noires sont dites sur le corps nu d'une femme et que celle-ci peut se livrer à des pratiques licencieuses avec l'officiant, comme pendant l'Affaire des Poisons en France au XVIIème siècle.
    La seconde partie du manuel explique comment procéder à la capture des supposées sorcières puis à l'instruction de leur procès. En effet, il faut pouvoir organiser de façon claire la détention puis l'élimination des sorcières. Cette partie du livre traite également de la confiance que l'on peut accorder, ou non, aux différents témoignages qui ne manqueront pas et qui peuvent parfois être motivés par un désir de vengeance ou par jalousie. Cependant, la preuve formelle n'est pas nécessaire pour conduire à une condamnation : les auteurs affirment en effet que les indiscrétions et la rumeur publique sont preuves suffisantes pour conduire un accusé devant les tribunaux et que la défense trop véhémente d'un avocat prouve que celui-ci est ensorcelé. Enfin, le manuel donne des indications sur la manière d’éviter aux autorités d’être sujettes à la sorcellerie et s'emploie à rassurer le lecteur sur le fait que les juges, en tant que représentants de Dieu, sont automatiquement immunisés contre le pouvoir des sorcières et ne peuvent ainsi être manipulés par elles. Par conséquent, le jugement rendu par eux est forcément le bon puisque induit par Dieu lui-même et donc, indiscutable.
    Enfin, le Malleus Maleficarum aborde l’illustration des signes qui permettent de déterminer la sorcellerie chez un accusé. En effet, on estime que des signes ou marques physiques peuvent aider à déterminer si l'accusé est bien un sorcier ou non : ainsi de la glossolalie, la voyance et la psychokinèse et les « marques du diable » (pattes de crapaud au blanc de l'œil, taches sur la peau, grains de beauté, zones insensibles, maigreur…). Une personne aux cheveux roux ou les gauchers ont longtemps été considérés eux aussi comme des suppôts de Satan et prédisposés à la sorcellerie. Elle est consacrée aussi aux techniques d’extorsion des confessions, des preuves (notamment la pesée et l'ordalie par l'eau glacée) et à la pratique de la torture durant les interrogatoires : il est en particulier recommandé d’utiliser le fer rougi au feu pour le rasage du corps en son entier des accusées, afin de trouver la fameuse « marque du Diable », qui prouverait leur supposée culpabilité.

    Ce texte servira de source d'inspirations pour des écrits ultérieurs comme le De Lamiis et Phitonicis Mulieribus (À propos des démons et des sorcières), écrit par Ulrich Molitor et dont Dürer lui-même s'inspirera pour certains de ses tableaux par la suite. Ce livre est imprimé à Constance en 1488 et inclut des illustrations, souvent en pleines pages, ce qui est relativement exceptionnel pour l'époque. Dans son livre, Molitor rend hommage à ses précédesseurs, les deux rédacteurs du Malleus Maleficarum, les qualifiant «comme les plus illustres docteurs». Pour autant, les conceptions de Molitor sont considérées comme plus modérées que celles de Sprenger et Institoris : ainsi il estime que les sorcières n'ont pas la capacité physique de changer leur apparence en se transformant en animal ni même de voler pour se rendre au sabbat. C'est en fait l'oeuvre du Diable, qui le leur fait croire.

    III. Les persécutions et les procès

     

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    Examen d'une sorcière lors d'un procès (tableau de Tompkins Harrison Matteson, 1853)

    Comme nous avons pu le voir plus haut, la chasse aux sorcières qui émerge à partir de la fin du Moyen Âge et prend son essor au cours des siècles suivants n'est pas une nouveauté et les premiers siècles ont connu également des persécutions contre des populations que l'on jugeait coupables de commerce avec le Diable. Mais le XVème siècle est une époque d'incertitudes : après la peste noire qui a ravagé l'Europe au siècle précédent et décimé une bonne part de sa population, les nombreuses guerres, les troubles politiques et religieux, la mort est omniprésente et fait peur. Le Diable devient l'incarnation du Mal et ses fidèles des cibles à abattre. L'incertitude des temps, le contexte compliqué, seront des terreaux fertiles à la théorisation d'une véritable lutte contre les sorciers et autres magiciens - et principalement, les femmes même si des chercheurs à l'heure actuelle nuancent la vision de procès condamnant essentiellement des victimes féminines. 
    On considère souvent que les procès qui ont lieu dans le Valais dès le XVème siècle (1428) marquent les prémices d'un mouvement de répression beaucoup plus massif et systématique même s'il y en eut auparavant (comme dans les Pyrénées françaises vers 1408) mais qui sont plus difficilement rattachables à une chasse aux sorcières car les chefs d'accusation ne sont pas exactement les mêmes. Si les premiers procès sont signalés en Suisse, en Allemagne et en France, ils se diffusent par la suite, jusqu'en Italie, en Angleterre et même en Espagne. Après l'installation des Européens en Amérique et notamment en Nouvelle-Angleterre, où les colonies commencent à s'organiser en petites communautés dès le début du XVIIème siècle, la pratique traverse l'Atlantique : ainsi, l'un des plus célèbres procès pour sorcellerie aura lieu dans les années 1690 dans la ville de Salem (Massachussetts).
    Ces procès émergent en parallèle d'une autre affaire : celle de la répression des hérétiques Vaudois de Fribourg, entre 1399 et 1430. Petit à petit, le basculement entre hérésie et sorcellerie s'opère autour de la figure maléfique du Diable, qui devient centrale dans les accusations. Ainsi, on commence à assimiler les doctrines sectaires et contestataires des Vaudois comme des doctrines démonolâtres (adoratrices du démon).
    On constate aussi que ces procès émergent dans une région qui est alors touchée par un contexte politique complexe et trouble : de 1415 à 1420, le Valais est confronté à la révolte de Rarogne, qui affaiblit le pouvoir épiscopal. Dans le même temps, ce dernier doit faire face aux ambitions et aux appétits de son voisin, le duché de Savoie. Les rebelles au pouvoir en place se multiplient, d'autant plus que le nouvel évêque, Andrei di Gualdo, a été choisi arbitrairement par Rome, sans l'assentiment des notables locaux, ceci dans le but de mettre fin définitivement aux troubles qui secouent cette région stratégique pour le passage des Alpes. Pour maintenir son autorité, le nouvel évêque se rapproche de la Savoie et applique une justice plus forte et plus sévère. En 1428, les premiers procès ont lieu en territoire savoyard. Ainsi, on retrouve dans les minutes de notaires savoyards l'histoire de Martin Bertod, originaire du val d'Hérens et qui, après s'être rétracté à deux reprises, est finalement condamné au bûcher le 31 janvier 1428. Il sera brûlé sur le Grand-Pont, à Sion, devant une foule de 500 personnes. Ses biens sont vendus à ses héritiers, soit sa femme Anthonia de Zermatt et ses deux enfants, Jaqueta et Johannes. Le prix fixé pour la vente est de cent quinze livres, obligeant les enfants à emprunter de l'argent et à contracter une dette envers deux débiteurs : Hensilinus Thoso et Yanno Thonuzen Zer Loubon. Ne pouvant rembourser leur dette, les enfants seront contraint de leurs céder des biens situés à Zermatt l'année suivante. Ce cas, parmi tant d'autres est intéressant car il démontre l'utilité pour le pouvoir en place d'utiliser l'incrimination pour sorcellerie - qui implique une confiscation totale des biens - pour obtenir des territoires en inféodant des héritiers.
    En septembre 1428, c'est Etienne Albi, de Salvan, qui est condamné par l'inquisiteur Ulric de Torrenté pour "désobéissance à l'Eglise" et "crime de lèse-majesté divine". Nous ne connaissons malheureusement pas les détails de cette affaire, mais nous savons que l'accusé est décédé sur le chemin qui devait l'amener à l'Abbaye de Saint-Maurice où il devait être supplicié. Le lieutenant de l'Abbaye condamnera malgré tout son corps à être brûlé et ses cendres dispersées.
    Une première enquête est menée à Sion, incriminant Jeannette Porterii-Reymot de Grimisuat et Jeannette Armeyn de Savièse, qui sont finalement blanchies de toutes les accusations portées contre elles. D'autres n'auront pas cette chance, et au moins une dizaine d'individus seront condamnés à mort au cours de l'année 1428 dans le Valais et en Savoie. Les événements se poursuivent dans le val d'Anniviers, le val d'Hérens ainsi que la région de Lens. La même année, la chasse aux sorcières se répand dans le Bas-Valais et ensuite dans le Haut-Valais germanophone. Dès l'été 1428, la totalité du Valais actuel est touchée par le phénomène. Les procès se poursuivent au moins jusqu'en 1436.

    Cette première vague dure environ jusqu’en 1520. Puis une nouvelle vague apparaît de 1560 à 1650. Les tribunaux des régions catholiques mais surtout des régions protestantes envoient les sorcières au bûcher. On estime le nombre de procès à 100 000 et le nombre d'exécutions à environ 50 000 à 60 000. Brian Levack évalue le nombre des exécutions à 60 000  environ mais ces chiffres sont sans cesse révisés, à la hausse comme à la baisse, par les historiens. Il est en réalité très difficile de se faire une idée du nombre de victimes de ces procès. 

    IV. Que reprochait-on exactement aux sorciers et magiciens ?

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    Le sabbat des sorcières par Franciso de Goya (1798)

    A une époque de forte religiosité, la sexualité supposément débridée des sorciers et plus particulièrement des sorcières, était le reproche principal qu'on leur faisait. Ainsi, on imagine les sabbats comme de véritables orgies sexuelles où les sorcières se donnent au Diable ou au démon. Le Malleus Maleficarum affirme d'ailleurs que les sorcières sont insatiables sexuellement. A la figure de la sorcière s'agrège celle de Lilith, que la tradition juive présente comme la première épouse d'Adam et comme une femme dangereuse. Forgée par Dieu égale à l'homme, Lilith abandonne finalement Adam car il refusait de se livrer aux jeux de l'amour. On confond aussi les sabbats avec les anciennes fêtes païennes, dont on a pu voir des résurgences au Moyen Âge comme à la Renaissance : ces dernières, qui célébraient le passage du temps et l'opulence de la nature sont associées à la fécondité, notamment la fête de Beltaine, qui a lieu au printemps et est précédée de la nuit de Walpurgis, qui serait l'un des plus grands sabbats de l'année. On voit le sabbat comme un lieu de réunion des sorciers et sorcières. Le mot sabbat apparaît en 1446 dans un procès au parlement de Paris où une sorcière confesse se rendre au sabbat, qui serait une célébration nocturne où se retrouvent les sorciers, les démons et le Diable.

    Lorsqu'on lit certains comptes rendus de prétendues relations sexuelles avec le Diable dans certaines maisons ou dans la nature, il est tout à fait probable que des hommes déguisés abusaient de la naïveté de certaines femmes en se faisant passer pour le Diable, avec ou sans complicités. L'autre aspect de cette focalisation sur la sexualité et probablement l'une des plus grandes peurs, est l'accusation de rendre les hommes impuissants (ainsi au XIIème siècle, le roi Philippe Auguste accusa sa toute nouvelle épouse, la princesse de Danemark de lui avoir « noué l'aiguillette », c'est-à-dire, l'avoir rendu impuissant avec des sortilèges ou des maléfices) ainsi que la terre et les animaux infertiles. Ainsi, Institoris va jusqu'à raconter dans Le Marteau des sorcières que les sorcières volent les sexes masculins et les cachent dans des nids. Ces croyances sont immémoriales et se confondent les unes dans les autres, avec une dose de fantasmes sexuels masculins, pour devenir des armes de condamnation des sorciers et, plus particulièrement, des sorcières.

    Autre accusation contre les sorciers et qui est peut-être la plus évidente : le satanisme. Si les populations païennes marginalisent ou parfois lynchent un "jeteur de sorts", elles admettent cependant les transes et les états de possession (et c'est toujours le cas de nos jours, dans les cultes Vaudous et les diverses formes de chamanisme). Le judéo-christianisme, lui, considère qu'il s'agit d'une attaque du démon et les condamne donc fermement. Ainsi, dans la Bible, Jésus donne l'exemple en délivrant les possédés et l’Église emploie pour ce faire des prêtres exorcistes, dont la mission est de délivrer les âmes qui ont été possédées par un démon contre leur gré. Mais, dans les cas rares où c'est la personne elle-même qui a recherché l'état de transe, on pouvait l'accuser d'avoir basculé du côté du Mal, de la sorcellerie. Les sorcières sont censées être en relation avec le diable, d'où la recherche du « signe du diable » ou sceau du diable repéré sur le corps dénudé et rasé de la sorcière par une aiguille chirurgicale car il doit être insensible et non hémorragique et d'autres signes encore comme la voyance bien sûr, la glossolalie (le fait de parler ou prier dans une langue ayant l'apparence d'une langue étrangère ou une suite de syllabes inintelligibles), la psychokinèse (télékinésie par la pensée) et les « marques du diable » (pattes de crapaud au blanc de l'œil, taches sur la peau ou grains de beauté, zones insensibles, maigreur…), d'utilisation de dagydes autrement dit de poupées d'envoûtement que l'on retrouve souvent au Moyen Âge et encore de nos jours dans certains cultes comme le Vaudou, de potions magiques ou de sortilèges.
    Au XIVème siècle, on pense aussi que sorcières et sorciers peuvent posséder des démons familiers. C'est lors du procès posthume du pape Boniface VIII en 1310 qu'apparait pour la première fois ce type d'accusation. Ainsi, l’article d’accusation contre Boniface VIII dit : "il y a un démon privé, dont il prend en tout point conseil en toute matière". Puis, cette accusation de posséder un démon privé réapparaît au début du Grand Schisme en 1379 : cette fois, c'est le cardinal Jean de La Grange est accusé par l’entourage du dauphin futur Charles VI de posséder un démon privé. Lors de son procès au concile de Pise en 1409 Benoit XIII est suspecté de tenir deux esprits enfermés dans une hostie et d’être assisté par sept démons familiers.


    V. Mutation du phénomène et récupération contemporaine

    Au XVIIème siècle, on asssiste en Europe au développement et au renforcement de l'État royal centralisé, notamment en France et en Espagne. Ainsi, le pouvoir accroît son contrôle et met au pas les mouvements populaires, dont les chasses aux sorcières sont un aspect. À partir des années 1620, le Parlement de Paris interdit aux juridictions provinciales de les pratiquer et des magistrats et des policiers sont condamnés à mort, sous Louis XIII, pour avoir fait brûler un sorcier. Les procès en sorcellerie continuent seulement dans les régions d'Europe où l'État est encore faible, comme l'Allemagne. En France, l'une des dernières chasses aux sorcières a lieu dans le Labourd (Pays Basque) aux alentours de 1609, menée par un magistrat du Parlement de Bordeaux, Pierre de Lancre. En Angleterre, on peut songer au procès des Sorcières de Pendle Hill en 1612, qui eut lieu au tout début du XVIIème siècle (1612) dans un contexte religieux et politique complexe et troublé.
    En 1634, éclate l’affaire des possédées de Loudun et cette dernière marque une étape. Dans un couvent d’ursulines à Loudun, les sœurs affirment avoir été ensorcelées par un prêtre, Urbain Grandier. À la suite d'un procès en sorcellerie demandé par Richelieu, le curé sera brûlé. Mais ce n'est qu'un cas spectaculaire d'un phénomène qui tend à disparaître. En Norvège dans les années 1660 on peut citer les procès de Vardø (1662-1663). 
    L'Église Catholique en pleine réforme, et d'autres mouvements chrétiens, remettent de plus en plus en cause ces croyances archaïques ; en parallèle le développement de l'esprit critique tend de plus en plus à condamner cette pratique et, si les masses populaires croient toujours volontiers à la sorcellerie qui est peut-être un moyen pour elles d'expliquer l'inexplicable ou de légitimer ses peurs, les élites ne veulent plus en entendre parler et imposent son exclusion du champ judiciaire. La sorcellerie est de plus en plus considérée comme un symptôme d'obscurantisme, à l'époque du progrès, de l'ordre et de la raison. À la fin du XVIIème en France, on condamne les gens qui se font passer pour sorciers sont condamnés pour escroquerie ou empoisonnement et non plus pour leurs relations supposées avec le diable. La dernière grande résurgence de ces procès sous le règne de Louis XIV est l'Affaire des Poisons qui éclabousse jusqu'à la maîtresse en titre du Roi-Soleil, Françoise-Athénaïs de Montespan, soupçonnée d'avoir fait appel à des sorcières parisiennes (parmi elles la plus connue, la Voisin) et autres envoûteurs pour s'attacher durablement le roi et d'avoir assisté à des messes noires. Les débuts de cette affaire ont lieu en 1676, au moment de la condamnation pour empoisonnements de la marquise Marie-Madeleine de Brinvilliers, convaincue d'avoir assassiné son père et tenté de faire disparaître ses frères.

    L'une des dernières affaires de sorcellerie, et probablement la plus connue de toutes, est celle qui secoue une petite communauté de Nouvelle-Angleterre, le procès des sorciers et sorcières de Salem au début des années 1690.

     

    Bibia Pavard : "Dans les années 70, le projet féministe est révolutionnaire  : il vise à saper les fondements de la société capitaliste et patriarcale"  : épisode • 1/9 du podcast La

    A partir des années 1970, les mouvements féministes s'emparent de la figure de la sorcière en faisant ainsi une figure de proue de la lutte pour les droits des femmes

    Aujourd'hui, on assiste à une récupération contemporaine et le plus souvent féministe du mythe et de l'image et de la sorcière : ainsi, on associe volontiers aujourd'hui la figure de la sorcière aux luttes féministes. Tandis qu'au XIXème siècle, Michelet s'empare de la sorcière probablement pour servir son propos anti-catholique et anti-clérical, aujourd'hui la sorcière et son oppression au cours des siècles sont vues comme le symbole du combat féministe contre l'oppression masculine, faisant de la sorcière une incarnation historique de la femme insubordonnée par excellence. Peu à peu se confondent également la notion de sorcières, sorcellerie et féminin sacré (la croyance que chaque femme possède en elle un pouvoir surnaturel particulier, activable grâce à une initiation occulte), lié à des mouvances religieuses comme le Wicca, par exemple ou bien le néo-paganisme ou le néo-druidisme qui rencontrent aujourd'hui beaucoup de succès et d'intérêt dans nos sociétés.
    Si on peut considérer que la chasse aux sorcières fut en effet essentiellement féminine, il ne faut pas oublier pour autant que des hommes furent également condamnés au cours de ces procès, comme lors de ceux qui eurent lieu à Salem à la fin du XVIIème siècle. Et si on peut assez facilement et volontiers considérer certaines de ces femmes, affranchies des normes et injonctions de leur société (refus du mariage ou de la maternité, par exemple, manipulation de plantes et remèdes qui leur conféraient des connaissances sinon médicales du moins curatives que toutes ne possédaient pas) comme des féministes avant l'heure, il est important de replacer cet épisode dans son contexte et de ne pas tenter de le confondre avec les propres problèmes de notre époque et sociétés contemporaines.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • #39 Les grandes rivales de l'Histoire

    Aliénor d'Aquitaine et Rosamund Clifford

    #39 Les grandes rivales de l'Histoire

    Si Aliénor d'Aquitaine fut une inspiration pour les peintres préraphaélites, on oublie souvent que sa rivale fit aussi l'objet d'un tableau de John William Waterhouse, appelé Fair Rosamund. On y voit une jeune femme dans un intérieur médiéval sublimé, regardant par la fenêtre. Cette femme, c'est Rosamund Clifford, maîtresse du roi Henri II et rivale de la reine Aliénor dans les années 1170. 

    On ne présente plus Aliénor, deux fois reine, héritière en titre du duché d'Aquitaine. Née en 1122 ou 1124, elle entre en possession de son héritage en 1137. La même année, elle épouse le jeune roi Louis VII de France. Le mariage est peu harmonieux et Aliénor ne donne naissance qu'à deux filles, Alix et Marie. Après l'aventure désastreuse de la deuxième croisade et le scandale qui éclabousse la jeune reine (des rumeurs ont couru sur une probable relation amoureuse entre elle et son oncle, le comte Raymond de Poitiers), le torchon brûle définitivement entre les deux époux. Le pape lui-même tentera de les réconcilier : de ce rapprochement entre les deux époux naît leur deuxième fille, Alix, en 1150. Le roi, qui espérait un fils, rompt définitivement avec son épouse. Louis VII ne supporte pas le caractère dispendieux de son épouse, quand elle-même lui reproche de se comporter plus en moine qu'en roi. En 1152, à l'issue du concile de Beaugency, le mariage est annulé pour consanguinité. 
    Aliénor a trente ans, elle est jeune encore et dans la plénitude de sa beauté - ne dit-on pas qu'elle est l'une des plus belles femmes de son temps ? Surtout, elle devient un parti convoité car l'Aquitaine est alors un riche territoire, qui s'étend de l'Auvergne jusqu'aux Pyrénées. Parmi ceux qui convoitent la jeune femme, le comte de Blois Thibaud V et Geoffroy Plantagenêt...sur la route qui la ramène à Poitiers, la duchesse manque deux fois d'être enlevée par ces prétendants entreprenants. Mais Aliénor a déjà fait son choix et ce n'est ni le comte de Blois (qui épousera d'ailleurs la fille d'Aliénor et Louis VII, Alix) ni Geoffroy Plantagenêt qui trouveront grâce à ses yeux. En 1151, juste avant l'annulation de son mariage, Aliénor a croisé à la cour de France Henri Plantagenêt : celui-ci a une dizaine d'années de moins qu'elle et vient d'entrer en possession d'un puissant héritage, à la mort de son père le comte Geoffroy V. Par sa mère, Mathilde d'Angleterre, il descend du roi Guillaume le Conquérant.
    Alors, quand son mariage est enfin annulé et qu'Aliénor recouvre sa liberté, elle fait discrètement savoir au jeune comte qu'elle est disponible. A la surprise générale, Aliénor convole en juste noces avec le comte d'Anjou, quelques semaines après l'annulation de son mariage. En unissant leurs possessions, les deux époux se trouvent à la tête d'un véritable empire, capable de concurrencer le royaume de France, qui n'est alors qu'un confetti de territoires dispersés autour de la capitale, Paris. Deux ans plus tard, quand Henri accède à la couronne d'Angleterre, l'Empire Plantagenêt n'a plus de rival. De l’Écosse aux Pyrénées se déploie soudain la bannière aux léopards des rois d'Angleterre, à la grande fureur de Louis VII.
    Après un mariage houleux et discordant avec ce dernier, Aliénor goûte à une relative harmonie conjugale. Son mariage avec Henri sera fructueux, puisqu'ils auront huit enfants dont cinq fils : l'un d'entre eux sera sacré du vivant de son père. Les deux autres (Richard Ier et Jean Ier) lui succéderont. La reine, qui n'était pas parvenue à donner d'héritier au roi de France, assure à la perfection la succession des Plantagenêt. 
    Mais Henri II et Aliénor d'Aquitaine sont deux forts caractères et très vite, des disputes éclatent entre eux. Jalouse de son pouvoir, Aliénor le défend bec et ongles tandis ; quant à Henri, il souhaiterait logiquement voir l'influence de son épouse en Aquitaine diminuer, au profit de la sienne. 
    Henri n'est pas fidèle et Aliénor le sait mais l'accepte, notamment car ses nombreuses grossesses rapprochées l'empêchent d'accomplir son devoir conjugal : il est alors courant que les époux, pendant les grossesses de leurs femmes et après leurs accouchements, prennent des maîtresses. Un enfant illégitime, dans la noblesse, n'est pas non plus une tare. L'un des fils illégitimes du roi, Geoffroy FitzRoy, qui sera appelé à occuper de hautes fonctions ecclésiastiques, est d'ailleurs élevé à la cour, au vu et au su de tous. On connaît sa mère sous le nom étrange d'Ykenai. Cette jeune femme obscure, dont on sait peu de choses, aurait été la maîtresse d'Henri avant même son mariage avec Aliénor. Un autre fils bâtard, Guillaume Longue Épée, naît entre 1168 et 1776 : sa mère serait une certaine Ida de Tosny. 
    Mais la plus célèbre des maîtresses d'Henri II et celle que l'on peut assurément considérer comme la rivale d'Aliénor est la belle Rosamund Clifford, devenue « fair Rosamund » sous le pinceau de Waterhouse au XIXème siècle. 
    Elle naît probablement vers 1140 ou un peu avant. Réputée pour sa beauté, la jeune Rosamund est la fille de Gautier fitz Richard, seigneur de Clifford, d'origine normande. Ce dernier possède des terres outre-Manche, en Angleterre et au Pays de Galles.
    La relation entre le roi et Rosamund, bien que sûrement antérieure, n'est officiellement reconnue qu'en 1174 : à cette date, Henri est venu à bout de la révolte orchestrée contre lui par ses fils, Henri le Jeune et Richard, fait duc d'Aquitaine par sa mère en 1169. Le roi s'était aperçu que cette révolte était soutenue discrètement par son épouse, mère des princes. Celle-ci est alors disgraciée et emprisonnée, d'abord sur le continent puis à Salisbury : elle passera quinze années de sa vie en prison. Sa jeune maîtresse occupe alors la place de première dame à la Cour mais n'a aucune influence. Pourtant, Henri envisage très sérieusement d'en faire son épouse mais doit d'abord, pour cela, entreprendre des démarches pour dissoudre son mariage avec Aliénor. Cette demande est finalement rejetée en 1175 par le pape, qui campe fermement sur ses positions et ne permet pas au roi d'Angleterre de divorcer.
    Mais la belle Rosamund ne jouira pas longtemps de cette faveur inattendue. Elle meurt en 1176, de causes qui ne nous sont pas connues. Aurait-elle été empoisonnée, comme le dit la légende ? Nul ne le sait. Elle est inhumée dans le chœur de l'église du couvent de Godstow, non loin d'Oxford, où elle s'était retirée. La tombe est décorée de bougies en cire ainsi que de lampes et financée en partie par le roi lui-même, qui se montre très affecté par la mort de sa maîtresse.
    Aliénor sort victorieuse de cette passe d'armes, mais à quel prix ? En 1189, le roi Henri II meurt, la laissant veuve. Aliénor va également survivre à plusieurs de ses enfants, notamment son fils préféré Richard, qui meurt dans ses bras à Châlus, en 1199. Quelques années plus tôt, la vieille reine avait remué ciel et terre, sillonnant ses terres et sollicitant ses vassaux pour réunir la faramineuse rançon demandée par l'Empereur du Saint-Empire pour la libération de Richard, capturé en Autriche à son retour de croisade. Le dernier fait d'armes de la reine est sa traversée des Pyrénées, en 1200 : elle quitte alors son havre de Fontevraud pour se rendre à la cour de Castille, où l'une de ses filles avait été mariée au roi Alphonse VIII. Elle vient y chercher sa petite-fille pour la marier au Dauphin de France, Louis. C'est Aliénor qui présidera donc au mariage des futurs parents de saint Louis, Louis VIII et Blanche de Castille. Elle meurt à Poitiers quatre ans plus tard, à plus de 80 ans et est enterrée à Fontevraud, où elle s'était retirée à la fin de sa vie : on peut encore y voir son gisant tenant un livre, symbole du savoir et de la connaissance, près de celui de son époux Henri II et de son fils Richard Ier dit Coeur-de-Lion.

    - Pour aller plus loin : 


    - Aliénor d'Aquitaine, Alain-Gilles Minella. Biographie. 
    - Aliénor d'Aquitaine, Régine Pernoud. Biographie. 
    - La morte dans le labyrinthe, Ariana Franklin. Roman policier. 
    - Aliénor d'Aquitaine, tome 2, L'automne d'une reine, Elizabeth Chadwick. Roman historique.

    Catherine de Médicis et Diane de Poitiers 

    #39 Les grandes rivales de l'Histoire

     

    Octobre 1533 : la cour de France est à Marseille, s'apprêtant à accueillir le pape Clément VII et la pupille de ce dernier - qui est aussi par ailleurs l'une de ses cousines -, la jeune Catherine de Médicis, quatorze ans et promise au duc d'Orléans, deuxième fils de François Ier.
    L'enfance et la prime jeunesse de Catherine n'ont pas été heureuses. Bien que bardée de titres, hérités de son père Lorenzo de Médicis, la petite fille se trouve orpheline très vite : sa mère meurt quelques jours après sa naissance, en avril 1519 et son père succombe trois semaines plus tard, probablement des suites de la syphilis. Placée sous la tutelle de sa grand-mère paternelle, Alfonsina Orsini, le petite est ensuite prise en charge par sa tante, Clarice de Médicis et une cousine, Maria Salviati. Unique héritière de la fortune des Médicis, titrée duchesse d'Urbino, la petite Catherine est surnommée duchessina (la petite duchesse) par les Florentins. Son enfance est perturbée par la lutte ouverte que se livre l'empereur Charles-Quint et le pape Clément VII. Les Florentins profitent de l'instabilité politique pour se révolter contre les Médicis et prendre le contrôle de la ville. Prise en otage en 1529 par les républicains, cachée ensuite au couvent des Murate (Sainte-Marie des Emmurées) où elle prend l'habit de nonne, Catherine est expédiée à Rome quand les troubles se calment et est placée sous la protection de son cousin le pape, qui la loge au palais Medici-Riccardi. Là, elle va recevoir une éducation très soignée et se trouve au centre des tractations qui se jouent entre le pape et le roi de France, pour contrer l'influence à Rome de l'Empereur : dans le contexte des guerres d'Italie, Catherine s'avère être un parti intéressant pour François Ier...seulement, elle n'est pas fille de roi ou d'empereur et ne peut prétendre à la main du Dauphin François. On décide de la marier au deuxième fils de François Ier, Henri, le duc d'Orléans.
    Celui-ci est né en 1519 lui aussi, quelques jours seulement avant Catherine. En tant que fils cadet, Henri n'est pas destiné à régner et c'est pourquoi on pense à lui pour contracter une union avantageuse avec le pape et les Médicis. Comme Catherine, le jeune Henri n'a pas eu une enfance très heureuse. Né à Saint-Germain-en-Laye le 31 mars 1519, il perd sa mère, Claude de France, cinq ans plus tard. En 1526, après la signature du traité de Madrid, qui suit la terrible défaite de son père à Pavie (1525), le jeune garçon et son frère aîné François sont envoyés comme otages en Espagne, où ils passeront trois ans. Henri reviendra profondément marqué de cette captivité en Espagne : il s'est renfermé, son caractère est devenu plus mystérieux et taciturne. Surtout, les relations avec son père resteront jusqu'à la mort de ce dernier particulièrement compliquées voire conflictuelles.
    Henri d'Orléans accueille sa jeune épouse avec peu d'enthousiasme et les premiers mois de mariage s'avèrent compliqués pour Catherine. Mais dans l'entourage du jeune couple se trouve une figure tutélaire, qui prend les deux jeunes mariés sous son aile. Et cette femme semble d'autant plus proche de Catherine qu'elle lui ait vaguement apparentée, par la mère de la jeune fille, Madeleine de La Tour d'Auvergne.
    Cette femme, c'est Diane de Poitiers. Née entre la fin de 1499 et le début de l'année 1500, elle est la fille de Jean de Poitiers, vicomte de l'Estoile, seigneur de Saint-Vallier et de son épouse Jeanne de Batarnay. Ces derniers appartiennent au premier cercle des intimes du pouvoir royal : son grand-père Aymar de Poitiers avait épouse une fille naturelle de Louis XI, Marie de Valois et son grand-père maternel avait été un ami de ce même roi. Pour autant, les sources concernant Diane sont lacunaires et on sait peu de choses sur elle : elle est connue essentiellement pour l'éclatante faveur dont elle jouira pendant vingt ans, jusqu'au décès du roi Henri II, de vingt ans son cadet. Fut-elle comme on le dit gouvernante des princes dans leur enfance ? On ne le sait pas mais il est certain que Diane de Poitiers fréquente la cour de France pendant l'enfance des fils de François Ier. Une autre légende veut qu'au moment où les princes s'apprêtent à embarquer seuls vers l'Espagne, échangés contre leur père qui rentre en France, Diane de Poitiers, alors Grande Sénéchale de France (elle est l'épouse de Louis de Brézé, Grand Sénéchal, qui meurt en 1531), Diane se serait détachée du groupe des dames entourant Louise de Savoie et aurait serré les princes dans ses bras et les aurait embrassés et réconfortés avant de les laisser partir.
    La faveur de Diane n'éclate réellement qu'au moment où Henri accède au trône, en 1547. Les années qui précèdent, elle n'est jamais loin, cornaquant Catherine à la cour, l'entourant de conseils et d'attentions. La position de la jeune Italienne est compliquée, car elle ne parvient pas à donner d'enfants à son époux. Cela devient d'autant plus problématique lorsque le dauphin François, frère aîné d'Henri, meurt mystérieusement durant l'été 1536, faisant du duc et de la duchesse d'Orléans les héritiers du trône. Le coup de grâce est porté à Catherine quand elle apprend que son époux est le père d'une enfant illégitime, née de sa relation avec une jeune Lombarde, Filippa Ducci. La stérilité du couple ne peut que lui être imputée et désormais, le spectre d'une répudiation plane au-dessus de la Dauphine, qui se soumet à des traitements aussi surprenants qu'éprouvants, comme l'ingestion d'urine de mule, censée la rendre plus fertile. Diane s'inquiète d'une possible dissolution du mariage entre Henri et Catherine, car elle a réussi à plier celle-ci à son influence. Une nouvelle épouse, peut-être jalouse de son rang princier, pourrait se montrer plus influente auprès d'Henri, supplantant ainsi Diane, ce que celle-ci ne veut à aucun prix. Paradoxalement, pour conserver sa faveur, elle pousse Henri à fréquenter plus assidûment la couche de son épouse et pousse cette dernière à consulter un médecin, qui découvrira finalement qu'une légère malformation de l'utérus justifie la stérilité de la jeune femme, sans pour autant s'avérer irréversible. La consultation s'avèrera fructueuse puisqu'à partir de 1544 et jusqu'en 1557, Catherine de Médicis donnera naissance à dix enfants.
    Vers 1536, au moment où Henri devient dauphin de France à l'âge de dix-sept ans, il est probable que le jeune prince et Diane deviennent amants pour la première fois. Henri n'assume pas encore officiellement sa liaison, avec une femme beaucoup plus âgée que lui de surcroît mais la laisse deviner, en portant par exemple lors de tournois les couleurs de sa belle : depuis son veuvage, survenu en 1531, Diane se vêt uniquement de tenues noires et blanches et Henri arbore volontiers ces couleurs, alimentant les commérages.
    Diane triomphe lorsque son jeune amant accède enfin au trône. Le 31 mars 1547, le roi François Ier meurt et Henri devient le roi Henri II. Si Catherine est reine en titre, mère depuis trois ans d'un garçon, la véritable première dame est la favorite de son mari. Celle-ci se voit d'ailleurs être la plus avantagée lors de la redistribution des faveurs royales. C'est aussi pour elle l'occasion de prendre enfin sa revanche sur l'ancienne favorite de François Ier, Anne de Pisseleu, la duchesse d’Étampes : les deux femmes se détestent cordialement mais, tant que François Ier a été en vie, Anne était triomphante. Chassée de la Cour par Henri, elle est aussitôt remplacée par Diane, qui semble alors omnisciente. Elle se voit offrir par Henri les cadeaux que son prédécesseur avait faits à la duchesse d’Étampes : des bijoux, un hôtel parisien entre autres. En val de Loire, elle reçoit en 1547 le beau château de Chenonceau, construit au début du siècle dans les plus purs préceptes de la Renaissance. Un peu plus tard, le roi lui accordera aussi le duché d'Etampes (1553) et le relais de chasse des Clayes (1556), près de Paris. Les somptueux cadeaux du roi et notamment les terres (Nogent, Anet, Bréval...) lui apportent une richesse substantielle, qui en font l'une des femmes les plus puissantes de la Cour. En 1548 enfin, elle est faite duchesse de Valentinois, titre sous lequel on la connaîtra essentiellement dès lors.
    Si la relation du roi avec Diane n'échappe à personne à la Cour, alimentant les commérages et les ragots, elle n'échappe pas non plus à l'épouse légitime. Intelligente, Catherine ne se leurre pas et connaît parfaitement les liens  qui unissent son époux à Diane. Elle ronge patiemment son frein et prend le parti de supporter l'omnipotence de Diane dans son entourage, même en ce qui concerne l'éducation des enfants, s'autorisant parfois le plaisir d'une pique ou deux comme cette fois où, feuilletant un livre d'histoire de France, elle lancera innocemment que dans ce pays de tout temps les rois furent gouvernés par des putains.
    L'heure de Catherine vient finalement à la faveur d'un événement tragique, qui survient à la fin du mois de juin 1559. Cette année-là est signé le traité du Cateau-Cambrésis, qui met fin aux Guerres d'Italie et rattache définitivement Calais (alors possession anglaise) à la couronne de France. Comme souvent, un traité de paix est scellé par un mariage, un double-mariage en l'occurrence puisque Henri II donne sa sœur Marguerite en mariage au duc de Savoie et sa fille Élisabeth à Philippe II d'Espagne. De grandes réjouissances sont prévues à Paris et notamment un tournoi, dans la plus pure tradition médiévale, non loin de l'hôtel royal des Tournelles. Nous sommes le 30 juin. Henri II a prévu de concourir, malgré les supplications de son épouse inquiète, qui lui demande jusqu'au matin même du tournoi de renoncer. Mais Henri campe sur ses positions. Peu importe que le cheval qu'il monte se nomme Malheureux et que l'homme contre qui il joute, Gabriel de Montgomery, capitaine de sa garde écossaise, soit plus jeune que lui. La première passe d'arme ne désigne aucun vainqueur. Les deux adversaires s'apprêtent à se livrer un nouveau combat : personne ne s'aperçoit que Montgomery n'a pas changé de lance et conserve celle qui a été fragilisée lors de la première passe d'armes. Quant au roi, il est probable qu'il ait mal sanglé son casque. Toujours est-il que l'issue du tournoi est fatale : la lance de Montgomery se brise en une multitude d'escarbilles acérées lorsqu'elle touche l'écu du roi et vient se ficher sous le rabat du casque, dans la joue et l’œil du roi. Avec horreur, on relève Henri II défiguré, un œil crevé, de longues échardes de bois fichées dans le visage et la tête. Les meilleurs médecins et chirurgiens, à commencer par Ambroisé Paré sont dépêchés auprès du souverain. Averti, Philippe II envoie même de Bruxelles son chirurgien personnel, André Vésale (il avait été aussi le médecin officiel de l'empereur Charles-Quint). En vain. La médecine du XVIème siècle s'avère impuissante à soulager le roi, qui souffre le martyre, à plus forte raison de le guérir. Le calvaire du roi va durer dix longs jours, jusqu'à sa mort le 10 juillet, à l'âge de quarante ans. Son fils François devient roi, faisant de sa jeune épouse Marie Stuart, la nouvelle reine de France.
    Reine douairière, Catherine va enfin pouvoir prendre sa revanche sur Diane. Celle-ci, pendant l'agonie du roi, s'est faite discrète, s'abstenant de venir rendre visite au blessé, consciente qu'elle n'y a pas sa place. Le nouveau roi ne prend aucune sanction contre elle, lui demandant seulement, ainsi qu'à sa fille la duchesse de Bouillon, de ne plus paraître à la Cour. Selon l'usage, Diane restitue les bijoux qui lui avaient été offerts par Henri ainsi que leur inventaire détaillé. N'ayant pas l'autorisation d'assister aux funérailles du roi, c'est d'une fenêtre de son hôtel qu'elle assiste au passage du convoi funéraire.
    Catherine, devenue reine-mère, ne semble pas pressée de se venger de son ancienne rivale. Elle décide de lui laisser la jouissance des nombreux cadeaux octroyés par Henri, à l'exception du château de Chenonceau, qu'elle décide de récupérer pour elle et l'échange avec le château de Chaumont-sur-Loire. Mais c'est à Anet que Diane passe les dernières années de sa vie : elle y meurt à l'âge de 66 ans, en avril 1566, encore très belle dit-on. Avait-elle tout au long de sa vie consommée de l'or potable comme on le dit, afin de préserver sa beauté et sa jeunesse ? Diane est aussi connue pour avoir eu une hygiène de vie scrupuleuse, prenant notamment des bains froids et pratiquant assidûment l'équitation. Elle est inhumée dans la chapelle de son château d'Anet, où ses restes se trouvent encore.
    Au moment de la mort de Diane, Catherine est devenue régente : en 1560, son fils François II est mort, probablement d'une infection de l'oreille, qui l'emporte à l'âge de seize ans. N'ayant pas eu d'enfants de Marie Stuart, c'est son frère, le jeune Charles IX, qui lui succède. Mais le jeune garçon a dix ans et n'est pas en âge de gouverner. Sa mère prend les rênes du royaume, dans un contexte politique de plus en plus troublé et conflictuel : le beau XVIème siècle laisse peu à peu la place aux temps troublés des guerres civiles de Religion, qui émaillent le règne des derniers Valois. Ainsi, le règne de Charles IX sera marqué par l'horreur de la Saint-Barthélémy, le 24 août 1572 et le règne de son successeur Henri III par l'influence croissante de la Sainte-Ligue, menée par la famille ultra-catholiques des Guises.
    Catherine survit à sa rivale vingt-trois ans : plus de vingt années pendant lesquelles elle va tout tenter, soit en tant que régente, soit en sous-main, pour que le royaume de France garde la tête hors des flots de sang des Guerres de Religion. Elle accueille avec pessimisme et fatalité la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise à Blois, au moment des fêtes de Noël de l'année 1588. Malade et alitée, la reine meurt quelques semaines plus tard le 5 janvier 1589. Elle n'aura pas la douleur de voir son fils préféré, Henri III, assassiné à son tour par un moine fanatique, Jacques Clément, en août de la même année. Parce qu'elle fut régente du royaume dans un contexte politico-religieux troublé, femme et étrangère, Catherine fut dès sa mort affligée d'une légende noire tenace tandis que l'on gardait de sa rivale le souvenir d'une femme qui avait réussi à séduire et à garder un homme de vingt ans plus jeune qu'elle.

    - Pour aller plus loin : 

    - Chenonceau, le château des plaisirs, Elisabeth Reynaud. Biographie/Essai historique. 
    - Catherine de Médicis, Jean-François Solnon. Biographie. 
    - Diane de Poitiers, Didier Le Fur. Biographie. 

    Marie Stuart et Elizabeth Ière 

    #39 Les grandes rivales de l'Histoire

     

    Le 8 décembre 1542, la reine d'Ecosse Marie de Guise accouche d'une fille au palais royal de Linlithgow.  L'enfant est prénommée Marie, comme sa mère et devient l'héritière du royaume d'Ecosse. Elle ne le restera pas longtemps : six jours plus tard, son père Jacques V meurt, faisant ainsi de la petite Marie nouvelle-née la reine d'Ecosse. Aussitôt, un conseil de régence est mis en place pour administrer le royaume pendant la minorité de l'enfant. 
    De l'autre côté de la frontière anglaise, en cette fin d'année 1542, vit une autre petite princesse de neuf ans : Elizabeth. Fille d'Henry VIII et de sa deuxième épouse Anne Boleyn, Elizabeth est née sous les meilleurs auspices en septembre 1533. Titrée princesse dès sa naissance, Elizabeth prend dès lors le pas sur sa demi-sœur Marie, déclarée bâtarde au moment du divorce d'Henry VIII avec sa première épouse, Catherine d'Aragon. Fou d'amour pour une belle aristocrate anglaise, le roi n'avait pas hésité à se séparer de sa femme légitime et même à divorcer de Rome pour pouvoir épouser Anne : Elizabeth est le fruit de cet amour passionné. Mais l'état de grâce est de courte durée : la petite fille n'a pas encore trois ans quand sa mère, au début de l'année 1536, après une énième fausse couche, est accusée de sorcellerie, d'adultère et de trahison. Lassé d'Anne, Henry VIII prend une décision radicale : emprisonnée à la Tour de Londres, la reine est condamnée à mort et décapitée le 19 mai suivant. Dans la foulée, Elizabeth perd toutes les prérogatives qui étaient les siennes depuis sa naissance et se trouve tout autant démunie que sa demi-sœur. Le roi, quant à lui, file de nouveau le parfait amour avec une ancienne fille d'honneur de la reine, Jane Seymour. Il l'épouse quelques semaines après l'exécution d'Anne Boleyn et, l'année suivante en octobre, Jane lui donnera l'héritier tant espéré, le futur Edouard VI. 
    Quand sa future rivale naît en Écosse en décembre 1542, Elizabeth est une enfant de neuf ans, confiée depuis cinq ans à la garde de Blanche Herbert, lady Troy, qui sera sa tutrice jusqu'en 1546. Sous la supervision de sa gouvernante Catherine Ashley, la jeune fille, qui n'est certes plus princesse mais tout de même fille de roi reçoit une éducation soignée : elle apprend ainsi le français, l'italien, l'espagnol mais aussi le flamand et on lui enseigne les arts libéraux (géométrie, rhétorique, astronomie). Elizabeth se montre une élève particulièrement assidue et douée, donnant raison à sa première gouvernante, Margaret Bryan, qui disait d'elle qu'elle était une enfant prometteuse. A la mort d'Henry VIII qui survient en janvier 1547, sa veuve Catherine Parr se remarie avec Thomas Seymour et obtient la garde la jeune Elizabeth qui part vivre avec eux. 
    En Écosse, la petite reine Marie continue de grandir, sous la tutelle de sa mère, Marie de Guise. Mais l'enfance de la petite reine n'est pas de tout repos puisque l’Écosse doit dans le même temps faire face à des conflits internes entre factions et supporter les appétits de son puissant voisin, l'Angleterre, dont le roi lorgne les terres. De plus, Henry VIII a imaginé unir Marie à son unique fils et héritier, Édouard VI, afin de réunir les couronnes. 
    Mais c'est finalement de la France que va venir l'aide pour l’Écosse, à la fin des années 1540. Probablement conseillé par les Guises, frères de la reine-mère Marie de Guise et donc oncles de la petite reine d’Écosse, Henri II entrevoit en la petite fille une fiancée idéale pour son fils et héritier, François. Le 7 juillet 1548, des plénipotentiaires français et écossais, réunis au couvent d'Haddington, signent un traité promettant de marier Marie au Dauphin de France et de placer ainsi l’Écosse sous la protection du roi de France, qui se montre encore plus anti-anglais que son père. La nécessité d'un soutien français et des titres offerts par la couronne à des nobles écossais finissent de balayer les dernières objections quant à l'envoi de Marie en France. Au mois d'août suivant, la petite reine embarque à Dumbarton sur un navire de la flotte française envoyée par Henri II. Marie fait ses adieux à sa mère, qui reste en Écosse pour représenter le parti pro-français. La flotte longe les côtes irlandaises afin d'éviter les navires anglais qui croisent dans la région et accoste finalement à Roscoff puis à Morlaix. La première visite de Marie est pour sa grand-mère maternelle, Antoinette de Bourbon-Vendôme, qui vit sur ses terres champenoises de Joinville. Puis elle voyage vers Carrières-sur-Seine où la Cour doit l'accueillir, le 16 octobre. 
    Marie passera les treize prochaines années en France. Élevée auprès des enfants d'Henri II et Catherine de Médicis et dans la proximité de celui qui va devenir un jour son fiancé, le petit Dauphin François, elle y reçoit une éducation soignée digne d'une reine de France et d'une reine d'Ecosse : elle y apprend plusieurs langues, s'initie à la poésie et reçoit des cours de géographie, d'histoire, de latin. D'abord confiée à la garde d'une dame écossaise qui a fait le voyage avec elle, lady Jane Fleming, cette dernière est renvoyée après avoir été la maîtresse du roi et lui avoir donné un fils illégitime. Les Guises décident alors de donner à leur nièce une gouvernante qui est une catholique fervente, Madame d'Estamville. 
    Le 24 avril 1558, Marie épouse François et devient Dauphine de France. Outre-Manche, cette même année, meurt la reine Marie Ière Tudor. Première fille d'Henry VIII, pourtant écartée de la succession par son frère Édouard, au profit de sa cousine Jane Grey, Marie s'était emparée du pouvoir en 1553. Faisant emprisonner la jeune Jane Grey, désignée comme son successeur par Edouard, elle s'était finalement résolue à la faire exécuter en 1554. Le règne de Marie Ière est marqué par une violente réaction pro-catholique, la reine souhaitant réinstaller en Angleterre l'ancienne religion. Sa dure répression contre les protestants lui vaudra le surnom de Marie la Sanglante. Mariée à son cousin Philippe II d'Espagne, Marie tente désespérément d'avoir des enfants, mais tous ses espoirs sont réduits à néant. Elle meurt finalement en 1558, amère, abandonnée par un mari plus jeune et qui n'aimait ni son épouse ni l'Angleterre et sans héritier. La dernière Tudor est Elizabeth. Mais Marie Stuart peut également avoir des prétentions solides sur la couronne d'Angleterre : Elizabeth n'est-elle pas une bâtarde, le mariage de son père avec Anne Boleyn n'ayant jamais été reconnu ? La reine d’Écosse quant à elle, descend de la sœur d'Henry VIII, Margaret Tudor, qui est sa grand-mère et surtout, elle est soutenue par le parti catholique anglais. Elle pourrait donc tout à fait être reconnue comme reine d'Angleterre, ce que s'empresse de faire le roi Henri II. Mais la majorité protestante en Angleterre soutient Elizabeth, qui ceint la couronne de son père. Son règne, commencé en 1558, se termine en 1603. Il est aujourd'hui connu dans l'Histoire comme une période d'émulation culturelle sans pareille, pendant laquelle va par exemple se développer le théâtre shakespearien. Elizabeth se montre une reine zélée, charismatique, qui n'hésite pas à se présenter devant les troupes anglaises en véritable chef de guerre quand il le faut. Mais, reine vierge sans mari et sans enfants, elle cédera à sa mort son royaume à son plus proche héritier qui n'est autre que Jacques VI d’Écosse...le fils de Marie Stuart, sa rivale éternelle dont elle était pourtant venue à bout en 1587. 
    Car Marie, lorsqu'elle épouse le Dauphin de France, ne le sait pas encore mais ses plus belles années en France sont derrière elle. Un an après son mariage, Henri II meurt lors d'un tournoi organisé à l'occasion des festivités des mariages de sa sœur Marguerite et de sa fille Élisabeth. Il meurt dix jours plus tard et François devient roi, sous le nom de François II. Marie devient reine consort de France. 
    Mais François est de santé fragile : depuis son enfance, il souffre par exemple d'otites récurrentes. En novembre 1560, le jeune homme tombe malade. Inquiète, Marie reste près de lui et le veille. Mais l'état du roi empire, il souffre probablement d'une mastoïdite, une infection très douloureuse de l'oreille et il meurt finalement en décembre 1560, sans héritier. Une régence présidée par Catherine de Médicis est aussitôt mise en place pour seconder le nouveau roi, un petit garçon de dix ans, Charles IX. 
    Marie, veuve et sans enfants, n'a plus rien à faire en France, même si elle pourrait se contenter de son douaire d’Épernay. Après tout, elle n'est pas une reine douairière comme les autres : elle possède aussi un royaume personnel. En  août 1561, elle quitte donc la France pour l’Écosse. C'est un adieu définitif : Marie Stuart ne reviendra jamais en France, où elle a passé ses plus jeunes années, dans les palais parisiens ou dans la douceur du val de Loire. Ce sont les prémices de la rivalité qui va l'opposer dans les années qui suivent à sa puissante cousine anglaise, Elizabeth, rivalité qui atteindra son paroxysme dans les années 1580 et verra Marie perdre la partie et même, la vie. 
    En Écosse, la jeune reine trouve une situation tant politique que religieuse complexe. Elle-même est catholique mais le parti protestant y est très puissant. Ainsi Marie, à qui l'on autorise du bout des lèvres a continuer d'observer les rites de la religion catholique dans la sphère privée, se heurte-t-elle à John Knox, prédicateur presbytérien et disciple de Jean Calvin, qui jette les bases de l’Église d’Écosse. De plus, Marie se trouve isolée : l’Écosse et la France ont rompu leurs liens en 1560 et son ancien royaume, embourbé déjà dans les prémices des Guerres de Religion, ne lui est pas d'un grand soutien. 
    Dès lors, Marie va accumuler les erreurs, à la grande joie de ses adversaires puisque la reine se sabote elle-même. Tout d'abord, elle décide de se remarier et épouse l'un de ses cousins, lord Darnley. Assez rapidement enceinte, la reine se distrait avec la compagnie d'un jeune italien, David Rizzio. Est-il son amant ? Il est probable que non mais Darnley et les nobles écossais prennent ombrage de l'influence de ce jeune homme auprès de la reine. Ils fomentent alors un complot qui vise à le faire assassiner : c'est chose faite le 9 mars 1566, sous les yeux de la reine Marie, alors enceinte. On dit que les comploteurs ont assassiné leur victime de 56 coups de lame. Cette même année 1566, Marie accouche de son fils Jacques, futur Jacques VI. Elle n'aura pas d'autres enfants avec Darnley : les relations du couple se sont détériorées et la reine à son tour fomente un complot pour se débarrasser de son trop encombrant époux. Un an après l'assassinat de Rizzio, Darnley est censé mourir dans l'explosion de sa maison. Mais il est retrouvé dans le jardin, ayant visiblement échappé à l'attentat et discrètement étouffé. Marie se retrouve veuve mais pas pour longtemps : moins de trois semaines après la mort de Darnley, elle épouse celui que tout indique comme étant le cerveau de la conjuration contre Darnley : Bothwell, souvent considéré comme un insupportable trublion. Le mariage de Bothwell avec la reine, si tôt après son veuvage provoque l'effarement et la colère. Marie, en accumulant les fautes, est en train de pousser son royaume à la révolte. Ce mariage est d'ailleurs son dernier faux-pas puisqu'il conduit à sa déposition au cours de l'été qui suit. Une ligue de nobles mécontents s'oppose aux partisans de Bothwell, battus à plate couture. Ce dernier s'enfuit alors, Marie ne le reverra jamais. Elle-même est arrêtée et emprisonnée au château de Loch Leven. L'année suivante, elle s'évade mais n'est en sécurité nulle part en Écosse. Elle n'a donc qu'un seul choix : passer la frontière et aller se réfugier en Angleterre, chez sa trop puissante cousine Elizabeth, qui n'a pas oublié que Marie en tant que petite-fille de Margaret Tudor, a des prétentions sur son propre trône. 
    Commence pour Marie un long chemin de croix qui va durer dix-neuf ans : d'abord emprisonnée à Carlisle durant l'instruction d'une enquête sur la mort suspecte de Darnley, elle est finalement transférée chez le duc de Shrewsbury dont l'épouse Bess de Hardiwck devient en quelque sorte la geôlière de la reine déchue. 
    Jusqu'au milieu des années 1580, Marie est plus assignée à résidence que véritablement emprisonnée : certes, elle n'est pas entièrement libre de ses mouvements et allées et venues mais elle a dispose d'une domesticité conséquente et peut vaquer à ses occupations à peu près comme elle l'entend. Elizabeth Ière souhaitait-elle voir perdurer cet état de fait ? Il est probable que la reine d'Angleterre, tenant ainsi sous sa coupe sa cousine humiliée, ne voulait pas la voir morte. Mais, dans les années 1580, dans un contexte religieux européen de plus en plus compliqué, les complots se multiplient contre la Reine Vierge. Marie Stuart va alors commettre la faute de trop en se livrant au complot dit de Babington en 1586 : ce complot catholique visant la reine Elizabeth a des ramifications jusqu'en Espagne et est en contact avec la Ligue catholique française dont le chef principal est le duc Henri de Guise, cousin de Marie. Ce que l'ex-reine d’Écosse ignore, c'est que certains membres de sa domesticité ne sont rien d'autre que des espions à la solde des conseillers d'Elizabeth, Cecil et Walsingham. Convaincue d'avoir comploté contre la reine d'Angleterre, rien ne peut plus sauver Marie qui est transférée d'abord à Tixal House en août 1586 puis au château de Fotheringhay. 
    On dit qu'Elizabeth Ière tergiversera longtemps avant de signer l'acte d'exécution de sa cousine. Par sentiment ? Plutôt parce qu'il lui était difficile, en tant que souveraine, à faire couler le sang d'un pair. Mais elle n'a pas le choix et même si elle le fait du bout des doigts, elle appose sa signature au bas de l'acte. Désormais, Marie Stuart, ex-reine consort de France, reine d’Écosse déchue, est condamnée. En février 1587, par une froide matinée d'hiver, les cheveux coupés, seulement vêtue d'une épaisse chemise - Zweig dit qu'elle était rouge, pour que le sang épanché ne s'y voie pas -, Marie est amené près du bourreau. Ce dernier s'avère maladroit et il lui faudra trois coups de hache pour parvenir à la décapiter. A l'annonce de la mort de son ancienne rivale, Elizabeth aurait manifesté un chagrin sincère. Elle n'accédera cependant pas aux dernières volontés de sa cousine, qui aurait souhaité être enterrée en France, à Reims, près de sa propre mère. La dépouille mortelle est d'abord inhumée à Peterborough puis transférée à Westminster au début du XVIIème siècle, sous le règne de son fils, devenu Jacques Ier d'Angleterre. 
    Et si le vainqueur n'était pas celui que l'on croit ? Elizabeth apposera effectivement sa signature sur l'acte ordonnant l'exécution de sa cousine. Coupable d'un trop grand nombre d'erreurs et maladresses, Marie Stuart l'a payé de sa vie. Mais elle avait laissé derrière elle un fils, Jacques, qui va finalement en 1603 réaliser les souhaits de sa mère : voir l’Écosse et l'Angleterre réunies sous la même bannière puisque la reine Elizabeth, célibataire endurcie, meurt à l'âge de soixante-dix ans sans aucune descendance. Son plus proche héritier est le roi d’Écosse, qui devient roi d'Angleterre et fait alors déplacer à quelques mètres du tombeau de la fille d'Henry VIII la propre sépulture de sa mère, unissant les deux rivales par-delà la mort. 

    - Pour aller plus loin : 

    - Marie Stuart, Stefan Zweig. Biographie. 
    - Les Tudors : la naissance de l'Angleterre, Jane Bingham. Essai historique. 
    - Lady Elizabeth, Alison Weir. Roman historique. 

     

    Françoise d'Aubigné et Athénaïs de Montespan 

    #39 Les grandes rivales de l'Histoire

     

    Au XVIIème siècle, quand elles viennent au monde à cinq ans d'intervalle, qui aurait pu prévoir qu'un jour Françoise d'Aubigné et Françoise de Rochechouart-Mortemart seraient rivales pour le cœur d'un même homme, le roi le plus puissant de la Chrétienté, Louis XIV ?
    En 1640 à Lussac-les-Châteaux naît la fille de Gabriel de Montespan et de Diane de Grandseigne : elle est prénommée Françoise et baptisée le jour même de sa naissance, le 5 octobre. La future Madame de Montespan naît dans une éminente famille de la noblesse française, qui peut se targuer d'une ancienneté presque immémoriale. Maîtresse du roi, elle ne manquera pas de lui rappeler la devise plus qu'orgueilleuse de sa famille, « Lorsque la mer fut au monde, Rochechouart portait les ondes », sous-entendant que la noblesse des Rochechouart précède de loin celle des Bourbons, dont est issu Louis XIV. Sa jeunesse est celle d'une jeune fille de la noblesse provinciale du début du XVIIème siècle : elle est élevée et instruite au couvent de Saintes avant de découvrir le monde. Celle qui est alors appelée Mademoiselle de Tonnay-Charente découvre la Cour de France en 1658 et est attachée à la maison de la jeune duchesse d'Orléans Henriette d'Angleterre. Réputée pour sa beauté, mutine et piquante, Françoise de Rochechouart devient un parti convoité. En 1663, elle se marie avec Louis Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, originaire de Gascogne : le mariage n'est pas très heureux ni très harmonieux mais donne naissance à deux enfants, Marie-Christine de Gondrin de Montespan en 1663 et Louis Antoine de Pardaillan de Gondrin en 1665, futur duc d'Antin. Fréquentant les cercles littéraires et culturels du Marais, la jeune marquise de Montespan est très introduite dans les cercles parisiens. Mais son époux étant très endetté, ils doivent se contenter d'un logement parisien médiocre. Toutefois, devenue dame d'honneur de la reine Marie-Thérèse, elle fréquente de plus en plus la Cour, où elle fait la connaissance d'une certaine Françoise Scarron. Très différentes, les deux femmes vont pourtant devenir des amies et des confidentes, avant de se déchirer dans une rivalité violente. 
    Françoise Scarron, née Françoise d'Aubigné, n'est pas née sous les mêmes auspices que la jolie marquise de Montespan. En effet, lorsqu'elle voit le jour en 1635 à Niort, c'est dans la prison de la ville, où son père Constant d'Aubigné, purge une peine. Elle a beau être la petite-fille d'un ancien compagnon d'Henri IV, Agrippa d'Aubigné, la petite Françoise connaît une enfance assez triste et pauvre, son père étant un aventurier notoire et même un criminel puisqu'il n'a pas hésité à faire assassiner sa première épouse et son amant avant de dilapider entièrement sa dot. Françoise naît de son union avec Jeanne de Cardailhac, rencontrée à Bordeaux où il est incarcéré au château Trompette. Ils se marient rapidement en 1627 et auront trois enfants, deux fils et une fille. Libéré après la mort de Richelieu en 1642, Constant d'Aubigné décide de mettre le large et de s'embarquer corps et bien pour les îles des Antilles. En 1645, toute la famille d'Aubigné s'installe à Saint-Christophe puis à La Martinique, avant de passer quelques mois à Marie-Galante. De ce séjour antillais, la jeune Françoise héritera du surnom de Belle Indienne. Mais la vie n'est pas douce dans les Antilles à cette époque-là et Constant d'Aubigné, qui n'a pas su ou pas voulu s’accoutumer à la vie de colon, continue de faire des siennes. En 1645, sous prétexte de démarches auprès de la Compagnie des Indes occidentales, il rembarque pour la métropole, seulement accompagné d'un valet, laissant les siens derrière lui. Ce n'est que deux ans plus tard, en 1647 que son épouse Jeanne trouve quatre places sur un navire en partance pour La Rochelle. La famille rentre en France : le 31 août de cette année-là, Constant d'Aubigné meurt à Orange. Françoise se retrouve orpheline de père à douze ans. Les années qui suivent sont tristes et marquées par la pauvreté : Jeanne et ses enfants logent dans un taudis misérable près du port de La Rochelle et la jeune Françoise est même réduite à la mendicité, humiliation qu'elle n'oubliera jamais. Heureusement, une tante qui avait déjà pris soin d'elle dans son enfance, Mme de Villette, reprend la jeune fille sous son aile et l'installe avec sa famille au château de Mursay, où Françoise avait passé les six premières années de sa vie avant de partir aux Antilles avec ses parents. Mais les Villette sont protestants et la marraine de Françoise, Madame de Neuillant fait en sorte d'obtenir de la reine Anne d'Autriche une lettre de cachet l'autorisant à récupérer sa filleule afin de lui permettre de revenir à sa foi catholique en reniant le protestantisme inculqué par les Villette. Contre sa volonté, Françoise se voit d'abord placée au couvent des Ursulines de Niort puis chez les Ursulines de Paris. Là, la jeune fille rencontre une religieuse, soeur Céleste qui, à force de douceur et de bonté, finit par la faire abjurer définitivement le protestantisme. C'était en effet la condition pour que Françoise puisse accompagner sa marraine dans les cercles parisiens. C'est lors de ces rencontres mondaines et érudites que la jeune fille rencontre le chevalier de Méré qui se prend d'affection pour elle et lui donne le surnom de Belle Indienne, lui proposant de l'instruire plus convenablement qu'elle ne l'est alors. 
    En avril 1652, Françoise d'Aubigné, sans le sou mais douce et jolie épouse à la stupeur générale le poète burlesque Scarron, de vingt-cinq ans son aîné et si gravement handicapé qu'il est cloué dans une sorte de fauteuil roulant dont il ne peut sortir. Lui-même décrit son corps comme une sorte de Z, dépeignant les souffrances que ce handicap lui font souffrir au quotidien. Ayant rencontré la jeune Françoise dans un des salons parisiens, il se prend d'affection pour cette jeune fille pauvre et lui propose de la doter, afin qu'elle puisse entrer au couvent ou bien de l'épouser lui-même. Françoise ne garde pas un bon souvenir de ses séjours chez les Ursulines et n'hésite pas longtemps : elle accepte la proposition de mariage de Scarron. Elle devient une figure incontournable du salon réputé que son mari tient ouvert à Paris, où elle croise Madame de Lafayette, Madame de Sévigné, Ninon de Lenclos ou encore, l'amant de cette dernière, Louis de Villarceaux, dont on dit qu'il aurait également été celui de Françoise, mais sans certitude. 
    En 1660, Paul Scarron meurt : s'il a légué à Françoise de solides connaissances, il lui laisse aussi ses dettes. Mais Françoise sait désormais comment activer son réseau et parmi ses connaissances, certaines vont solliciter la reine-mère Anne d'Autriche afin qu'elle vienne au secours de la jolie veuve Scarron, qui se voit alors pensionnée de 2000 livres. A la mort de la reine-mère en 1666, la pension de Françoise est maintenue à la demande de la marquise de Montespan, qui a eu l'occasion de croiser Françoise Scarron chez le maréchal d'Albret, où les jeunes femmes se sont liées. 
    L'année suivante, la beauté de la marquise de Montespan est remarquée par le roi. Louis XIV a un tempérament sensuel, comme son grand-père Henri IV. Grand amoureux, dans sa jeunesse il s'est enflammé pour Marie Mancini, la nièce de Mazarin avant de se résoudre à se séparer d'elle, dont il voulait pourtant faire sa reine. Pour des raisons d'Etat, le roi a épousé l'une de ses cousines espagnoles, la discrète Marie-Thérèse d'Autriche. Ce mariage ne satisfait pas Louis XIV mais lui permet d'avoir une descendance légitime. A côté de cela, il continue d'entretenir des relations extra-conjugales et sa maîtresse en titre est alors une jeune tourangelle très éprise de lui, Louise de la Vallière. Mais cette dernière ne peut rivaliser devant le tempérament volcanique de Madame de Montespan, qui séduit entièrement Louis XIV. Bien vite, les assiduités du roi envers la marquise portent leurs fruits : celle-ci se trouve enceinte mais elle est mariée, le roi aussi. Le double-adultère est alors un terrible scandale et la marquise craint les foudres de son époux. Il lui faut donc accoucher discrètement puis confier ses bâtards à une personne de confiance. Celle que l'on n'appelle plus qu'Athénaïs à la Cour songe alors à Françoise Scarron pour prendre en charge les enfants qui naîtront de sa relation avec le roi. Elle connaît sa discrétion, qui en fait la personne idéale. La veuve Scarron accepte cette tâche. Installée dans une maison de Vaugirard, à la périphérie de Paris, elle va alors accueillir les fils et filles de Louis XIV nés de Madame de Montespan : parmi eux, Françoise se prend surtout d'intérêt pour l'aîné, le petit duc du Maine né en 1670 et qui présente des problèmes de santé. Elle ira jusque dans les Pyrénées avec lui pour lui faire prendre les eaux et tenter de le soigner. Si Madame de Montespan n'est pas une mère très attentive, Françoise comble assurément cette lacune maternelle, soignant et dorlotant les petits comme s'ils étaient les siens. Louis XIV n'oublie pas ses bâtards et, en père attentif, il va souvent leur rendre visite. D'abord assez indifférent à l'obscure veuve Scarron, il commence finalement à la remarquer lorsqu'il s'aperçoit du zèle et du dévouement de la gouvernante envers ses jeunes pupilles. Et en 1672 lorsque l'un d'eux succombe en bas âge, d'une quelconque maladie, les larmes de Françoise sont sincères, quand Madame de Montespan la réconforte d'une sentence lapidaire et froide : « N'ayez crainte, nous vous en ferons d'autres ». Le roi, songeur, aurait alors dit qu'il y'aurait bien du plaisir à être aimé d'une telle femme. 
    Car si la faveur de Madame de Montespan est encore éclatante, les querelles et les disputes entre les amants sont violentes. Le roi, à la fin des années 1670, commence même à se détourner d'elle après une dizaine d'années d'idylle. Il noue une liaison avec une jeune femme tout droit arrivée de sa province : plutôt sotte mais jolie, la jeune Marie-Angélique de Scorailles, bientôt titrée duchesse de Fontanges devient la rivale de Madame de Montespan qui n'hésite pas à lui faire les pires crasses. Dans l'ombre, Françoise Scarron guette et attend son heure. Mais elle n'est pas épargnée par les foudres de son ancienne confidente, qui a bien remarqué l'intérêt du roi pour Françoise, née notamment de son dévouement pour les enfants. Ainsi, en 1680 Françoise Scarron qui, entre-temps a acheté la terre de Maintenon en Normandie et se fait ainsi appeler (les courtisans ne s'y trompent pas en l'appelant Madame de Maintenant), se voit attribuer la charge de seconde « dame d’atours » de la dauphine Marie-Anne de Bavière, tout spécialement créé pour elle. Elle continue malgré tout de veiller sur les petits bâtards qui sont encore jeunes, formant réellement avec le roi le couple parental des enfants, dont le dernier, le comte de Toulouse a vu le jour en 1678. Et tandis que l'étoile de la Montespan pâlit, définitivement ternie par l'Affaire des Poisons qui éclate à la fin des années 1670, celle de Madame de Maintenon grandit au firmament de la Cour. Qui aurait pu parier que celle qui, à treize ans, mendiait dans les rues de La Rochelle, deviendrait en 1683 l'épouse secrète du Roi-Soleil ? Au mois de juillet de cette année-là, la reine Marie-Thérèse meurt subitement à l'âge de quarante-cinq ans d'un abcès mal soigné sous le bras. Le roi, dont la descendance est assurée, répugne à contracter une nouvelle alliance stratégique. A quarante-cinq ans, le Roi-Soleil assagi, souhaite se marier par inclination. Au mois d'octobre 1683, probablement dans la nuit du 9 au 10 octobre, il épouse morganatiquement Madame de Maintenon. Cela signifie que cette dernière ne peut prétendre au titre de reine et aux prérogatives qui en découlent. Mais elle sera la compagne de la fin du règne, la compagne de l'âge mûr et de la vieillesse. On lui a imputé, probablement à tort la religiosité du roi dans les dernières décennies de son règne. Elle sera cependant pour lui un soutien sans faille, le roi n'hésitant pas à recevoir ses ministres dans les appartements de son épouse secrète, lui demandant alors en souriant : « Qu'en pense votre solidité ? » Madame de Maintenon se consacre aussi à la création à Saint-Cyr d'une école pour les jeunes filles pauvres de la noblesse. Pourtant, ses relations avec les membres de la famille royale ne sont pas toujours très bonnes. Ainsi, la duchesse d'Orléans qui n'a pas sa langue dans sa poche ne la surnomme pas autrement que la guenon, la vieille «
    ripopée », la vieille salope ou bien encore, la vieille tout court. Au décès de Madame de Maintenon en 1719, elle ne lui accordera dans sa correspondance que cette épitaphe laconique : « La vieille a enfin crevé ».
    Pourtant, Madame de Maintenon s'avère un soutien dans toutes les épreuves qui marqueront les dernières années du règne de Louis XIV, des défaites de la guerre de Succession d'Espagne jusqu'aux décès successifs de ses héritiers entre 1711 et 1712 laissant de la florissante famille du roi de France un unique et fragile rameau, le petit duc d'Anjou, futur Louis XV. Lorsque le roi se plaint au cours de l'été 1715, des premières douleurs de la gangrène qui finira par l'emporter deux semaines plus tard, c'est encore Françoise qui est près de lui. Elle le veillera presque jusqu'au bout mais n'assistera pas à sa mort, le 1er septembre 1715. Alors retirée à Saint-Cyr, elle y passera les quatre dernières années de sa vie et s'y éteint en avril 1719 à l'âge de 83 ans. Elle a survécu et triomphé de sa rivale, Madame de Montespan, définitivement disgraciée dans les années 1680. Celle-ci s'est retirée d'abord au couvent Saint-Joseph de Paris mais revient de loi en loin à la Cour, où elle continue de voir ses enfants. A partir de 1691, elle se retire non loin de Fontevraud où sa sœur est abbesse et séjourne aussi dans son château voisin d'Oiron. Elle passe les dernières années de sa vie dans la dévotion et meurt en 1707 à Bourbon-l'Archambault. Elle sera inhumée au couvent des Cordeliers de Poitiers.

    - Pour aller plus loin : 

    - Madame de Maintenon, Jean-Paul Desprat. Biographie. 
    - Madame de Montespan, Jean-Christian Petitfils. Biographie. 
    - Le siècle de Louis XIV, Jean-Christian Petitfils (dir). Essai historique. 
    - L'allée du roi, Françoise Chandernagor. Roman historique. 

    Eugénie de Montijo et Virginia de Castiglione 

     

     #39 Les grandes rivales de l'Histoire

     

    1849. Élu l'année précédente président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte n'est pas encore marié et les fonctions de Première Dame sont remplies par sa cousine, la princesse Mathilde, dont il est très proche. Mais cette année-là, le neveu de Napoléon, qui n'est pas connu pour être très sage quand il s'agit des femmes, remarque une belle jeune femme qui fréquente les salons de la princesse Mathilde puis les réceptions à l'Elysée. Cette belle Andalouse aux cheveux bruns et aux yeux clairs a tôt fait de faire chavirer le cœur du président. Elle s'appelle Maria Eugena Ignacia Agustina de Palafox y Kirkpatrick, mais on l'appelle plus couramment Eugénie de Montijo. Née le 5 mai 1826, elle est d'origine espagnole par son père et écossaise par sa mère. La jeune femme se laisse courtiser par Louis-Napoléon et semble accepter ses faveurs mais est inflexible quand il s'agit de succomber. Elle résiste et refuse de coucher avec lui. Lorsque le prince-président un jour lui demande quel est le chemin de sa chambre, elle lui répond sagement mais avec esprit qu'il lui faut passer par la chapelle, lui faisant ainsi comprendre qu'il ne pourra la rejoindre dans son lit qu'après un mariage en bonne et due forme. Louis-Napoléon finit par se décider et, le 29 janvier 1853, à 20 heures, le mariage civil est célébré aux Tuileries. Le lendemain, le mariage religieux a lieu à Notre-Dame de Paris. Eugénie devient, non pas Première Dame de France mais impératrice des Français car entre-temps, son époux a à la faveur d'un coup d’État dans la plus pure tradition bonapartiste, renversé le pouvoir à son profit et rétabli l'Empire. Le couple est au départ assez uni et Napoléon III se montre amoureux de son épouse. Ils mènent une vie privée presque bourgeoise, familiale, à plus forte raison lorsque leur fils naît en mars 1856. Dès lors, le couple entoure de beaucoup d'attentions celui que l'on appelle le Prince impérial. Eugénie brille lors des fêtes données à Paris ou lors des réceptions organisées au château de Compiègne. Elle est aussi mécène, protectrice des arts et des lettres et fait œuvres de charité : ainsi, elle refuse lors de son mariage le cadeau de la ville de Paris, un somptueux collier et demande que la somme soit employée à la création d'un orphelinat. 
    Mais Napoléon III est un incorrigible séducteur et ne peut rester fidèle bien longtemps, au grand dam de son épouse, qui lui fait parfois des scènes homériques. La lune de miel est de courte durée et l'impératrice doit s'accoutumer à la vie dissolue de son époux. 
    La grande rivale de l'impératrice sera une Italienne, arrivée en France dans le sillage de Cavour, plénipotentiaire auprès de Napoléon III et partisan de la réunification du pays (le Risorgimento). On peut même dire que Cavour va faire de cette femme un outil, connaissant les appétits de l'empereur des Français pour le beau sexe. Virginia Oldoïni, plus connue sous le nom de Comtesse de Castiglione est la cousine de Cavour et est connue comme étant la plus belle femme de son époque, ce qui n'est pas rien. Né à Florence en 1837, elle est missionnée par Cavour pour séduire ni plus ni moins l'empereur et en faire son amant, ce que la belle comtesse va s'empresser de mener à bien. Le 25 décembre 1855, accompagnée de son époux et de son jeune fils né quelques semaines plus tôt, la belle comtesse de dix-huit ans s'installe à Paris. Le 9 janvier suivant, elle est officiellement présentée à Napoléon III lors d'un bal chez la princesse Mathilde. L'impératrice, alors enceinte de sept mois, est absente. Le charme de la belle Piémontaise fait son effet et Napoléon III se montre assez vite séduit par elle. Le premier acte du plan de Cavour semble sur le point de son conclure. Ce n'est qu'au mois de juin suivant cependant que la relation charnelle entre Napoléon III et la Castiglione se concrétise réellement, au grand dam d'Eugénie, qui n'est pas folle et a remarqué l'attrait de son époux pour l'Italienne. Le 27 juin, la Cour se trouve au château de Villeneuve-l'Etang à Marnes-la-Coquette. Napoléon III fait ouvertement la cour à la comtesse, qui n'est évidemment pas insensible, au grand scandale des courtisans pour qui ce double-adultère est difficilement acceptable. C'est ce scandale qui pousse finalement le comte de Castiglione à quitter Paris et sa femme pour revenir en Italie, où il est contraint de vendre ses biens pour rembourser les dettes contractées par la dispendieuse comtesse. Ce jour-là, sous les yeux médusés des courtisans et de l'impératrice, Napoléon III entraîne la comtesse dans le parc du château, où ils s'isolent pendant des heures. Lorsqu'ils reviennent, on ne manque pas de remarquer le désordre dans la tenue de la jeune femme et l'impératrice est furieuse. Elle ne manque pas une occasion d'adresser des piques à sa rivale et, lors d'un bal où la comtesse arrive déguisée en Dame de Cœur (le message est assez évident), de gros cœurs rouges cousus sur sa robe, dont un au niveau du pubis, l'impératrice lance que, décidément chez la comtesse, le cœur est placé bien bas, provoquant les rires de son entourage. 
    Mais la relation est fugace est s'interrompt en 1857. La Castiglione va ensuite sillonner l'Europe et, jalouse de sa beauté, la faire immortaliser par la photographie naissante, ce qui nous permet aujourd'hui de savoir à quoi elle ressemblait exactement. A-t-elle véritablement influencé l'empereur au point de lui faire signer le traité de Plombières en 1858 ? Nul ne le sait. Toujours est-il que c'est Eugénie qui sortira vainqueur de cette rivalité, se muant après le désastre de 1870 en compagne de tous les instants et soutien indéfectible pour un Empereur humilié, souffrant (il meurt en 1873 de calculs rénaux), devant supporter la blessure de l'exil en Angleterre. L'impératrice déchue réorganisera autour de son époux une vie familiale et presque bourgeoise dans leur exil anglais où se côtoient les fidèles bonapartistes. Elle survit à son époux mais aussi à leur fils, qu'elle a la douleur de perdre en 1879. Morte à 94 ans en 1920, elle survit aussi à son éternelle rivale qui a fait de sa grande beauté son capital : la Castiglione meurt en effet à Paris à l'âge de soixante-deux ans, en 1899. 

    - Pour aller plus loin : 

    - Eugénie, la dernière impératrice, Jean des Cars. Biographie. 
    - Ils ont fait et défait le Second Empire, Eric Anceau. Biographie. 
    - La Castiglione, Alain Decaux. Biographie. 

     

     

     © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.

     

     

     


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  • #40 Les Borgia : des mafieux au Vatican ?

     

    Les Borgia - Alexandre VI, l'ambition faite pape - Herodote.net

     

    Le 11 août 1492, c’est fait ! A la majorité canonique et après moult intrigues, le cardinal Rodrigo Borgia, 61 ans, est élu pape et son triomphe est complet. Comment s’est passée l’élection ? Peut-être pas dans toutes les règles sacrées : on murmure déjà qu’il a acheté certains votes, usant allègrement de simonie, mais peu importe, la fin justifie les moyens et le cardinal d’origine espagnole, dont la vie privée est plus que sulfureuse devient le 214ème souverain pontife. Le 26 août suivant, il est couronné officiellement et prend le nom d’Alexandre VI.

    • Rodrigo Borgia, après beaucoup d'intrigues, devient Alexandre VI 

     

    Histoire des Borgia - Roman-Historique.fr

    Cardinal depuis 1456, Borgia a eu le temps, avant d’accéder à la distinction papale, de devenir un personnage incontournable de l’Eglise catholique, gravissant patiemment les échelons – il faut dire qu’il s’est vu confier son premier poste ecclésiastique dès l’âge de quatorze ans - et hissant sa famille originaire de Valence, en Espagne (le nom Borgia est la forme italianisée du nom Borja) au rang des plus éminentes familles romaines et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne s’est pas illustré par son exemplarité, menant joyeuse vie et entretenant des maîtresses au vu et au su de chacun. Devenu Alexandre VI, il sera ainsi le premier pape à reconnaître officiellement ses enfants naturels (parmi ceux-ci, les plus célèbres sont probablement César, Juan et Lucrèce Borgia, nés entre 1474 et 1480) refusant de se livrer encore à une hypocrisie qui a cours depuis bien longtemps dans l’Eglise catholique et qui veut que les grands prélats présentent leurs enfants naturels sous le doux euphémisme de neveux ou de nièces, même si personne n’est dupe. Il sera peut-être aussi celui qui les élèvera, au même titre que les plus grandes familles régnantes de l’époque, aux plus hautes distinctions : son fils Juan sera ainsi fait duc de Gandie et gonfalonier avant d’épouser l’aristocrate espagnole Maria Enriquez de Luna apparentée à Ferdinand d’Aragon, son benjamin Joffre né en 1481 devient duc de Squillace en épousant la fille naturelle du roi de Naples et son unique fille Lucrèce, comme les princesses européennes qui sont ses contemporaines se voit destiner à des mariages arrangés et avantageux pour que son pape de père puisse nouer ou consolider des alliances.
    Mécène (Alexandre VI est connu pour avoir été le protecteur du peintre Pinturrichio à qui il confia la décoration de ses appartements privés au Vatican) et bon administrateur, Alexandre VI devient pape à une époque qui marque un tournant pour l’Europe : le Moyen Âge est en train de s’effacer au profit de la Renaissance triomphante, qui a pris racine dans l’Italie du début du XVème siècle, notamment à Florence sous l’égide des Médicis, dont le plus célèbre représentant est mort, quelques mois avant l’élection de Borgia au pontificat : Laurent le Magnifique, qui disparaît le 8 avril 1492. Cette même année, les Rois Catholiques en Espagne prennent le dernier bastion maure et musulman qui subsiste dans la péninsule, Grenade, mettant ainsi fin à plusieurs siècles de « Reconquista » et d’occupation arabe en Espagne. Puis, Isabelle la Catholique pensionnera un navigateur génois, Christophe Colomb, pour ouvrir une route maritime et commerciale vers l’Asie par l’ouest…la suite, on la connaît : posant le pied sur l’île d’Hispaniola, Colomb sans le savoir vient de débarquer sur un continent encore inconnu des Européens, l’Amérique.
    En France, les Valois règnent, dans un pays apaisé depuis la fin de la guerre de Cent Ans et qui a connu une politique centralisatrice sous Louis XI qui a su renforcer, parfois aussi par une expansion territoriale violente, une puissance en perte de vitesse après la longue et épuisante guerre de Cent Ans, marquée également par une guerre civile et l’affaiblissement du pouvoir royal sous Charles VI. L’Angleterre, elle aussi, est en paix depuis quelques années, avec l’avènement d’une nouvelle dynastie en 1485, les Tudor, ce qui met fin à plusieurs décennies de guerre civile (la Guerre des Deux-Roses).
    Le règne d’Alexandre VI sur le trône de Saint-Pierre est marqué évidemment par le contexte politique et social de l’époque : le nouveau pape, dont la réputation sulfureuse n’est plus à faire, se heurte par exemple aux discours exaltés et haineux du moine prédicateur Jérôme Savonarole, qui tient la florissante ville des Médicis – Florence – sous sa coupe. La papauté ne viendra à bout de ce fou de Dieu que six ans plus tard, en le condamnant au bûcher en 1498. Entre temps, Savonarole a hérissé Florence de bûchers où les habitants sont contraints de porter tableaux et livres immoraux : Botticelli lui-même apportera certaines de ses œuvres pour les jeter sur le bûcher du moine exalté. En 1493, la bulle papale Inter cætera consacre la partition du Nouveau Monde entre l’Espagne et le Portugal : la première se voit attribuer la mainmise sur toute l’Amérique latine, à l’exception du Brésil qui, lui, devient terre portugaise. Cette bulle est définitivement entérinée en 1494 avec la signature du Traité de Tordesillas, entre Jean II de Portugal et les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon.
    Le pape va devoir également gérer l’hostilité des grands seigneurs romains, qui tiennent la ville sous leur coupe et les Etats pontificaux, mal défendus, suscitent les appétits de ses voisins, Napolitains, Florentins ou même Vénitiens. Mais une plus grande menace encore plane au-dessus des Etats d’Alexandre VI : le jeune roi Charles VIII de France, peut-être poussé dans ses retranchements par le partage du Nouveau Monde entre les deux puissances de la péninsule ibérique, décide de faire valoir ses droits sur le royaume de Naples, hérités du roi René d’Anjou. Le jeune roi inaugure alors l’ère des « Guerres d’Italie », qui ne prendra fin qu’avec la signature du traité du Cateau-Cambrésis en 1559. La progression des armées françaises en Italie sera ainsi facilitée par les Colonna, famille romaine hostile aux Borgia. Lors du saccage de Rome par les troupes de Charles VIII, le pape sera même contraint de se réfugier au château Saint-Ange avec son fils César…

    • Les enfants terribles du Saint-Père

     

    Fichier:The Borgia Family by Dante Gabriel Rossetti.jpg — Wikipédia

    La famille Borgia par Dante Gabriel Rossetti

     
    Justement, il est impossible d’aborder le pontificat d’Alexandre VI sans parler de ses enfants, tant leurs destinées semblent intimement liées – à tel point que les auteurs qui tisseront la légende noire des Borgia insinueront que le pape entretenait une relation incestueuse avec sa fille Lucrèce. Nous l’avons vu, le pape n’hésite pas à reconnaître ses enfants et Alexandre VI s’entoure de sa progéniture et lui confie soit de hautes fonctions soit se servira d’elle pour consolider son pouvoir lorsque le besoin s’en fait sentir.
    En 1468 il a eu un premier fils, Pedro-Luis Borgia, qui est mort en 1488. Ce dernier est né de mère inconnue. La progéniture la plus célèbre du pape est celle issue de sa liaison avec Vanozza Cattanei, une jeune Romaine d’origine mantouane, qui n’est manifestement de haute naissance. Après avoir été la maîtresse du cardinal Giuliano della Rovere (le futur Jules II), elle rencontre Rodrigo Borgia en 1470 et lui donnera quatre enfants. Par la suite, lorsque la faveur de Vanozza décroît vers 1488, celui-ci s’éprend de la belle Giulia Farnese, issue d’une éminente famille italienne et dont le frère deviendra le pape Paul III. Réputée pour sa beauté, immortalisée par Raphael, elle est surnommée « la Bella » et donnera au moins une fille au pape, la petite Laura.
    Lorsque Borgia devient pape, les enfants qu’il a eus de sa maîtresse Vanozza Cattanei sont aux portes de l’âge adulte ou adolescents : ses fils aînés, Juan et César, ont dix-huit et dix-sept ans, ils sont de très jeunes hommes tout prêts à faire leur place dans le monde. Lucrèce est encore jeune, puisqu’elle a douze ans et reste dans le giron des femmes, bien qu’elle vive auprès de son père. Le petit Joffre quant à lui, a onze ans. Il est le moins connu de la fratrie.
    Les relations entre Juan Borgia et César ne sont pas bonnes : en effet, les deux frères entretiennent une sourde rivalité et se jalousent. Bel enfant plutôt grâcieux, on s’aperçoit vite que César nourrit une ambition identique à celle de son père. Ce dernier, désormais à la tête de la Chrétienté, nourrit de grands projets pour ses enfants et en particulier pour ses fils : à Juan il confie les affaires temporelles puisque celui-ci est fait capitaine général de l’Eglise et duc de Gandie. A César reviennent les affaires spirituelles : le but de ce dernier sera un jour d’accéder au cardinalat. La volonté du pape est-elle de créer une sorte de continuité dynastique ? On peut penser qu’en César, le pape voie ainsi son successeur, celui qui pourra parfaire son œuvre. Dès l’âge de sept ans – avant même que son père ne soit élu pape, donc – César est sacré protonotaire de la papauté et chanoine de la cathédrale de Valence. Les fonctions mirifiques ne font que s’accumuler par la suite : évêque de Pampelune à quinze ans, archevêque puis cardinal de Valence à dix-sept, César obtient en 1493 les évêchés de Castres et Elne puis est élu abbé de Saint-Michel de Cuxa l’année suivante. Ces hautes fonctions ecclésiastiques n’empêchent pas le jeune homme de mener joyeuse vie et d’entretenir des maîtresses – on lui prête près de onze enfants naturels. César mène grand train et plus encore lorsque son père devient pape. Toutefois, il n’est pas satisfait : relégué aux affaires spirituelles quand il n’aspire qu’aux conquêtes militaires, César entretient une sourde rancœur contre le duc de Gandie, encore une fois provoquée lorsque leur père fait Juan gonfalonier de l’Eglise en 1497. Il semble que leur rivalité est si violente qu’elle culminera cette année même dans un acte particulièrement tragique et irrémédiable.

    Giulia Farnèse — Wikipédia

    Notamment immortalisée par Raphael, Giulia Farnese, sœur du cardinal Alessandro Farnese, est la maîtresse la plus connue d'Alexandre VI

     

    • Lucrèce Borgia : fille chérie du pape, pion politique mariable à l'envi ou jeune femme dépravée aux appétits sexuels débridés ? 

     

     Les amours de Lucrèce Borgia : son frère et ses époux
    L’autre figure de la famille Borgia n’est pas le benjamin, Joffre, mais l’unique fille du pape, Lucrèce. Aujourd’hui encore, on ne sait pas à quoi elle ressemble, mais le peintre Pinturrichio l’a immortalisée sur les fresques des appartements privés d’Alexandre VI : elle apparaît comme une belle jeune fille aux longs cheveux, richement vêtue d’une robe de couleur foncée avec une cape rouge sur les épaules. Elle a un visage rond, des yeux qui semblent marrons, des traits fins. Si le pape semble nourrir une certaine affection pour sa première fille – sa fille Laura, née de Giulia Farnese, voit le jour en 1492 –, il ne perd pas de vue qu’elle est aussi un pion politique à utiliser le plus avantageusement possible. Ainsi, la pauvre Lucrèce dont les historiens aujourd’hui revoient la tenace légende noire, se voit fiancée, mariée ou démariée selon les desiderata de son père et de ses frères. Née en 1480 à Subiaco, Lucrèce reçoit une éducation assez soignée. D’abord confiée à sa mère, elle s’installe à l’adolescence dans le palais de son père, qui se fait alors passer pour son oncle et ne lui révélera la vérité que plus tard : Lucrèce passe alors sous la tutelle d’une cousine des Borgia, Adriana da Mila, qui supervise son éducation puis la maîtresse d’Alexandre VI, la belle Giulia lui tient lieu de confidente, d’amie et de tutrice officieuse. Elle a douze ans quand ses fiançailles avec don Gasparo de Procida sont cassées, au profit d’un premier mariage : Lucrèce va épouser Giovanni Sforza, seigneur de Pesaro. Ils ont quatorze ans d’écart et rien en commun mais en unissant sa fille à Sforza, Alexandre VI cherche à consolider l’alliance qu’il a nouée avec cette éminente famille du Milanais. Le mariage, décidé dès 1492 n’est célébré officiellement que l’année suivante et la jeune épouse apporte une dot de 31 000 ducats. Mais le mariage fait long feu et en 1497 le pape et César manœuvrent pour le faire finalement annuler pour le motif de non-consommation. Surtout, Sforza a entre temps perdu tout intérêt pour Alexandre VI et pour nouer une nouvelle union avantageuse, il faut délier Lucrèce et lui chercher un nouveau parti. Il semblerait que le pape et son fils aient d’abord pensé à faire assassiner Sforza mais abandonnent le projet.
    En 1498, Lucrèce se marie avec Alphonse d’Aragon, duc de Bisceglie et prince de Salerno, un fils bâtard du roi de Naples : il est le frère de Sancia, l’épouse du jeune Joffre. Très vite enceinte, Lucrèce donne naissance à un fils, Rodrigo. Mais à nouveau, son mari s’attire l’hostilité de son père et de son frère…la naissance d’un fils les empêche cette fois de faire annuler le mariage. Leur décision est donc radicale : en 1500, ils font assassiner Alphonse, suscitant la colère et la tristesse de Lucrèce, qui se brouille à cette occasion avec son frère. Il semblerait en effet que ce deuxième mariage ait été heureux et que Lucrèce se soit bien entendue avec Alphonse, un jeune homme de son âge, séduisant, cultivé et attentionné envers elle. Mais le deuil sera de courte durée pour elle : aussitôt libérée, elle redevient un bon parti que son père souhaite remarier au plus vite.
    Le troisième mariage qui sera célébré en 1501 sera celui qui émancipera définitivement Lucrèce de la tutelle paternelle et fraternelle : la jeune femme de vingt-et-un ans se marie avec Alphonse Ier d’Este, futur duc de Ferrare. C’est un mariage négocié de haute lutte et qui donnera du fil à retordre à Alexandre VI, le duc Hercule Ier d’Este considérant avec mépris ces Borgia qu’il ne voit que comme des parvenus. Quant à sa future belle-fille, il la voit comme une dépravée, ayant mené une vie de luxe et de luxure dans les palais de son père et ne semble pas ravi de la voir entrer dans sa famille. Et pour couronner le tout, Lucrèce est une bâtarde, c’est la tâche suprême pour le duc ! Mais finalement, le mariage se concrétise, malgré la dot faramineuse demandée par Hercule Ier. De grandes festivités sont organisées à Rome, réjouissances qui finissent d’ailleurs par déraper dans la licence la plus totale. D’abord, un festin destiné à cinquante courtisanes est donné dans les appartements du Vatican puis le pape offre un spectacle des plus surprenants et pour le plus grand plaisir de ses invités, installés aux balcons : la saillie de plusieurs juments par des étalons fougueux !
    Cette troisième union permet à Lucrèce de se « ranger ». A Ferrare, elle se distingue comme une véritable mécène, protectrice des arts et des lettres. Malgré une sourde rivalité avec sa belle-sœur Isabelle d’Este, il semble que ce mariage ait été relativement heureux et il se voit couronné d’ailleurs par la naissance de nombreux enfants. Lucrèce sera la dernière des Borgia à disparaître, en 1519, à l’âge de trente-neuf ans : mal remise d’un dernier accouchement, elle meurt d’une infection puerpérale.
    Nous l’avons vu, aujourd’hui les historiens nuancent voire remettent complètement en cause la légende noire des Borgia qu’ont entretenue de nombreux auteurs depuis le XVIème siècle : Lucrèce n’est plus désormais présentée comme une jeune femme dépravée et à la vie sexuelle débridée, qui aurait entretenu des relations incestueuses avec son père ou avec son frère. On la présente essentiellement comme une mécène avertie et comme le pion des ambitions de son père. A-t-elle eu des amants comme on le prétend parfois ? A-t-elle, à seize ans, succombé aux charmes du jeune napolitain Perrotto Calderon, qui aurait été le père d’un enfant naturel (le fameux Infant Romain que certains ont vu comme le fils du pape et de sa propre fille) ? Le mystère demeure.

    • La rivalité entre Juan et César culmine dans une tragédie irréparable

     

                                        Giovanni Borgia (1474-1497) — Wikipédia César Borgia — Wikipédia

    Mais revenons-en à la rivalité des deux fils aînés : alors que Joffre a été marié à une fille bâtarde du duc de Naples, Sancia et titré duc de Squillace, les deux aînés continuent de se mesurer dans un véritable choc des titans. Lequel en sortira vainqueur ?
    César, confiné dans ses prérogatives religieuses le supporte de plus en plus mal et sa haine envers son frère aîné n’a plus de limites. Surtout, le jeune homme supporte mal l’indulgence de leur père envers Juan. A-t-il comme on le dit commandité l’assassinat de son frère ? Toujours est-il qu’en 1497, le fils aîné du pape est retrouvé mort, vraisemblablement assassiné, dans les eaux du Tibre. La douleur du pape est spectaculaire : Alexandre VI s’enferme dans ses appartements du Vatican pour y pleurer son fils. Le cadet, lui, qu’il ait été coupable ou non, voit probablement cette disparition comme une libération : enfin, le caillou dans sa chaussure qu’était son aîné, médiocre meneur d’hommes et bien trop protégé par leur père, n’existe plus. César va pouvoir laisser libre cours à son ambition et devenir à son tour le soutien de la papauté avec, il le sait, bien plus d’efficacité que n’en a eu Juan. En juillet 1497, César en qualité de légat du pape part pour Naples où il assiste au couronnement du roi Frédéric d’Aragon. Il ne revient à Rome qu’au début du mois de septembre et fait alors une demande spectaculaire mais peu surprenante à son père : il souhaite abandonner ses charges ecclésiastiques pour revenir à l’état laïc. C’est chose faite en août de l’année suivante, à la suite d’un consistoire pendant lequel Alexandre VI propose la laïcisation de son fils, qui est le premier cardinal de l’histoire à abandonner sa fonction. Très à l’aise devant les cardinaux, César Borgia argumente avec brio, faisant valoir son absence de vocation. Même s’ils y sont opposés, les cardinaux n’ont d’autre choix que d’accorder au fils du pape ce qu’il veut. On dit alors que César dépose sa cape de cardinal devant le consistoire et part aussitôt rencontrer le chambellan du roi de France, Louis de Villeneuve, pour négocier une alliance avec la France contre le duc de Milan (du roi Louis XII, César recevra le titre de duc de Valentinois cette même année 1498). Enfin, César peut vivre son rêve, à savoir mener des missions diplomatiques et militaires comme il l’a toujours souhaité.
    En cette année 1497, la gloire de César Borgia commence. Contrairement à une idée reçue, il n’est pas le modèle du Prince de Machiavel mais s’entretient probablement de nombreuses fois avec lui et sera sans nul doute l’un des personnages les plus importants de cette première Renaissance : en 1499, César se marie avec Charlotte d’Albret, dame de Châlus et sœur du roi Jean III de Navarre. Ils auront une fille, Louise Borgia, dite Louise de Valentinois. Ce mariage est censé consolider l’alliance entre papauté et royaume de France. Par la suite, il s’illustrera sur plusieurs champs de bataille des Guerres d’Italie et se verra même offrir un véritable triomphe à l’antique par son père en 1500 après qu’il ait définitivement vaincu les Sforza. Cette même année, César devient capitaine général et gonfalonier de l’armée papale. Rien ne semble plus l’arrêter.

    Bénéficiant du soutien total du pape, l’ambition de César n’a plus de limites. Il décide de se tailler un véritable « royaume » en Romagne et, pour ce faire, en chasse les petits seigneurs dont les familles parfois y sont implantées depuis des siècles. Mais le fils du pape n’en a cure : auréolé par ses victoires militaires, il se prend véritablement pour un nouvel empereur de Rome, faisant graver sur son épée la devise « aut caesar, aut nihil », « Ou César, ou rien », devise volontairement sibylline qui fait référence tant à son prénom qu’au titre porté par les empereurs romains de l’Antiquité.
    En 1502, c’est vers la riche Toscane que César Borgia tourne son regard, inquiétant d’ailleurs les Florentins. Mais l’empire des Borgia touche à sa fin et c’est un colosse aux pieds d’argile. Les qualités de César en tant que général ou homme d’Etat ne sont rien sans la puissance de son père, qui le soutient en tout et bientôt, tout ce que César a patiemment bâti ces dernières années va s’effondrer comme château de cartes, avec la disparition du pape.

    • Onze ans après après l'accession d'Alexandre VI, le début de la fin...

     

    Une autre vision des Borgia

    Le pape Alexandre VI présente Jacopo Pesaro à Saint-Pierre par Le Titien (1502-1510)

     
    En effet, personne ne le sait, mais le pontificat d’Alexandre VI touche à sa fin. Le 10 août 1503, père et fils sont invités à un banquet chez Adriano di Castello, un cardinal nouvellement nommé. Au cours du repas, plusieurs convives tombent malades, se plaignant de violentes douleurs. C’est le cas du pape et de César, qui quittent la réception sérieusement malades : Alexandre VI meurt huit jours plus tard. Averti, son fils envoie son fidèle homme de main, Michelotto Corrella, piller les caisses du Vatican avant d’officialiser la mort du pape. Toujours malade, César n’a pas pour autant abandonné ses vieilles ambitions et il essaie d’assurer financièrement ses arrières. Mais c’est peine perdue : le fils d’Alexandre VI ne parvient pas à faire pression sur le conclave pour faire désigner un pape à sa solde et, dans la foulée, la Romagne se révolte contre lui. De plus, César Borgia n’a plus de soutiens à Rome : le successeur d’Alexandre VI, Pie III, s’était montré relativement neutre entre le clan Borgia et le clan della Rovere qui, maintenant qu’Alexandre VI est mort, laisse libre cours à sa rancune. Mais le pape meurt un mois seulement après son investiture : celui qui lui succède au trône de Saint-Pierre, sous le nom de Jules II, est un della Rovere, ennemi irréductible d’Alexandre VI et de César.
    Ce dernier a quitté Rome pour la Romagne, où il veut mater la révolte qui a éclaté après l’annonce du trépas d’Alexandre VI. Sur la route, César est capturé près de Pérouse et jeté en prison. Jules II va alors patiemment dépecer le domaine de César, soit en rattachant certaines terres aux Etats pontificaux (Imola) soit en rétablissant dans leurs droits ceux que César avait spoliés, comme les seigneurs de Rimini et de Faenza. En janvier 1504, Jules II accepte enfin de libérer son rival, à la condition qu’il abandonne toutes ses terres. César choisit alors de s’embarquer pour Naples mais il y est à nouveau arrêté par le gouverneur espagnol, Gonzalve de Cordoue, qui le considère comme un allié du roi de France et donc comme une menace pour le royaume de Naples. Livré à Ferdinand II d’Aragon, contre lequel il avait combattu avec Louis XII, César est d’abord emprisonné à Chincilla puis à Medina del Campo. Il s’évade en octobre 1506 et parvient à rejoindre Pampelune, en Navarre : là il peut se réfugier à la cour de Jean III, qui est son beau-frère. Ce dernier le nomme capitaine général de ses armées et César part combattre le comte de Beaumont à Viana. Là, il tombe dans une embuscade et meurt à l’âge de trente-et-un ans le 12 mars 1507. Il est inhumé dans l’église de Santa Maria de Viana, aujourd’hui en Navarre espagnole.

    • Une légende noire tenace mais aujourd'hui nuancée par l'historiographie

     

    Lucrèce Borgia (Hugo) — Wikipédia

    Tableau de Victor Boulanger représentant la Scène de l'affront, tirée de la pièce Lucrèce Borgia de Victor Hugo

    Le pontificat d’Alexandre VI est essentiellement connu grâce au témoignage considéré comme l’un des plus crédibles, du grand cérémoniaire Johann Burchard, qui a laissé un précieux journal, intitulé Liber notarum et souvent étudié par les historiens ayant travaillé sur les Borgia. Dans le même temps, une légende noire se développe, accusant les Borgia de tous les maux et dont même Victor Hugo plusieurs siècles plus tard se fera le chantre, dans sa pièce Lucrèce Borgia, décrivant la fille du pape comme une croqueuse d’hommes menant une vie débridée et mère d’un bâtard dont elle tombe amoureuse avant de se rendre compte avec horreur qu’il est son fils. Les Borgia sont aussi souvent accusés d’avoir été des empoisonneurs, usant d’une mixture extrêmement toxique de leur invention, appelée la « cantarelle », que César Borgia aurait conservé en permanence sur lui grâce à des bagues à poison. 
    L’historiographie contemporaine tend à considérer aujourd’hui les Borgia comme ni plus ni moins dépravés ou criminels que les plus éminentes familles de l’époque : s’il est à peu près certain que le pape et son fils firent assassiner le second époux de Lucrèce et si nous n’avons aucun doute quant à la paternité du pape ni même sur l’identité des mères de ses enfants (Vanozza Cattanei et Giulia Farnese entre autres), il est aujourd’hui couramment admis que Lucrèce n’entretint probablement aucune relation incestueuse avec son père ou son frère. L’enfant naturel qu’on lui prête, qui serait né vers 1496 et pourrait être le fruit de ses amours avec le jeune camérier (Giovanni Borgia surnommé l’Infant Romain ou Infans Romanus) est plus vraisemblablement un bâtard d’Alexandre VI ou un fils de César, reconnu par le pape mais dont les mystères entourant la naissance ont entretenu les plus folles – et les plus basses – rumeurs.
    Mais cette légende tenace a marqué durablement l’Histoire, faisant naître instantanément dans nos esprits, lorsqu’on évoque les Borgia, l’image d’une famille à l’existence trouble, prête à tout pour assouvir ses ambitions et n’hésitant pas à avoir recours au poison et au poignard pour parvenir à ses fins dans une Rome décadente et corrompue, à l’image de son Eglise qui, quelques années plus tard, devra affronter le violent mouvement de la Réforme luthérienne. Héros de romans, de films ou de séries télévisées, les Borgia nourrissent encore l’imaginaire de la fiction de nos jours.

     © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.

    Pour aller plus loin : 

    - Les Borgia, Ivan Cloulas. Biographie.
    - La splendeur des Borgia, Henri Pigaillem. Roman historique. 
    - Le serpent et la perle / La concubine du Vatican, Kate Quinn. Romans historiques. 
    - Trilogie Francesca : Empoisonneuse à la cour des Borgia / La trahison des Borgia / Maîtresse de Borgia, Sara Poole. Romans historiques. 
    Lucrèce Borgia, Joachim Boufflet. Biographie. 

     


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